Samedi 16 octobre 2021 : un journal des jours beaux

Un journal des jours beaux

Atelier d'écritures du samedi 16 octobre 2021

 

 

Vieillir, putain !


23 octobre
J'aurais préféré ne pas savoir. Elle non plus.
On sait ce genre de choses, profondément, mais en fait, on l'écarte rapidement.
Ce qui touche à l'amour, la vie, la mort, notre condition, fait si peur parfois.
J'ai pleuré, en rentrant de l'hôpital, sur l'épaule de mon fils, qui se raidissait, lui, pour ne pas se laisser aller, et j'ai dit « Elle va souffrir ta mère » .
C'était aujourd'hui son anniversaire.
Pourquoi la célébration d'un commencement devait être l'annonce d'une fin ?
Je m'accroche au mot vie, je veux ignorer le néant. Pourvu qu'il n'existe pas !

 

24 octobre
Je me suis réveillé, encore ko, cela se rajoute au mal de dos que je ressens tous les matins.
Vieillir, putain !
Mais après le café, je me suis dit « Tant que le grand enculeur de mouches là-haut dans le ciel, ne dit pas que c'est terminé, ce n'est pas terminé » .

 

15 décembre
Le blanc de l'hôpital semble être devenu la seule couleur du monde.
Une nouvelle façon de vivre s'est installée : presque tous les jours, je me lève et je prépare un repas que je vais partager avec elle, j'en fais assez pour deux, elle aime mes soupes, j'ai appris à les faire, moi qui n'ai jamais cuisiné de ma vie. Parfois elle préfère manger ce que j'ai préparé, parfois elle ne mange que son plateau-repas.
Parfois elle ne mange rien.
Je ne peux pas savoir.
Les jours où je n'ai rien amené, j'attends impatiemment qu'elle me dise si elle va manger ou pas, j'ai faim.

 

16 décembre
Il fait soleil et incroyablement doux si près de Noël.
J'ai laissé la fenêtre de sa chambre entre-baillée tout l'après-midi.
Je l'ai regardée dormir.
Quand on avait vingt ans, souvent, avant de la caresser, je m'accordais la joie émerveillée et discrète de la regarder assoupie.
Il y a si longtemps que je ne l'ai plus fait.
Son corps est toujours un mystère pour moi.
On ne s'est jamais dit "je t'aime" de toute notre vie, un baiser, un geste, comme ça, pour rajuster une cravate, servir le café dans nos tasses préférées, parler des enfants et de l'avenir, à la veillée ou bien à l'aube quand la maison était endormie, c'était cela "aimer" .
Nous nous aimons encore, nous nous aimons malgré tout.
Tout à l'heure, en partant, je l'ai embrassée sur le front, elle a soupiré dans son demi sommeil.

 

17 décembre
Noël approche. Elle m'a dit ce que devais acheter pour les enfants, comme cadeaux je veux dire, pour les petits je devais voir avec mon fils, elle me tanne pour que je le fasse, « il n'y aura plus rien dans les magasins ! ».

 

18 décembre
Toute la famille est venue, on manquait de chaises « c'est un comble ! » elle a dit, « votre grand-père a fabriqué et restauré des chaises toute sa vie ! ».
C'est vrai, j'étais menuisier, les chaises étaient ma spécialité, simples, sculptées, paillées, design,
style Louis XIII, Louis XV, de bureau, à pivot. Je n'en faisais pas en fer, le fer ce n'était pas pour moi, ce n'était pas moi. Elle aimait l'odeur de la sciure. La sciure, j'en avais plein les cheveux, jusque dans les sourcils, elle se collait sur mes joues.  Elle, m'apportait un café dans l'atelier, elle ébouriffait mes cheveux et la sciure tombait sur mes épaules formant un horrible tapis de pellicules, elle faisait une grimace mais dilatait ses narines, aux anges.
J'ai fabriqué des chaises pour toute la famille, chacun la sienne, particulière.
Sa chaise à elle, avait des bras amovibles, elle l'avait voulue ainsi, elle avait dit, mutine, que ce serait plus pratique d'y faire l'amour s'il n'y avait pas d'accoudoirs. Quoique.


25 décembre
Toute la famille était là, qui avec un nouveau sweet, qui avec une nouvelle robe, un nouveau bijou, un jouet. Fête de la Naissance. Fête de tous les commencements de tous les espoirs. Elle, elle avait perdu son éternité, elle savait qu'il y avait une fin. J'ai pensé alors, que tout, pour elle se compterait en nombre fini. Quoi, combien de fois nous retrouverions-nous tous ensemble comme aujourd'hui ?
Dix fois ? J'ai pensé, involontairement, au moment où ils sont tous partis « Plus que neuf » . 
Mon cœur s'est serré. 
Elle, a fermé les yeux, elle était fatiguée.

 

1er janvier
Il y a du mieux. Elle va aller dans une maison de repos. Ils ne peuvent plus la garder dans cet hôpital. Je leur en veux de cet abandon, je leur en veux qu'ils l'éloignent de moi déjà. J'ai trouvé une maison pas trop loin. Moins pratique, je ne peux pas y aller tous les jours, mais j'ai pu y amener sa chaise. Elle m'a dit « qu'est-ce que tu comptes qu'on fasse avec ça ? » . 
On a ri.

 

15 mars
Elle voudrait rentrer à la maison. Son état est trop incertain.
Quand on s'est connu nous avons eu une période où nous étions loin l'un de l'autre. J'attendais ses lettres comme les ados attendent un événement, fébrilement impatiemment sur le qui-vive, je guettais le facteur sur le pas de la porte, avait-il quelque chose pour moi, hélas me disait-il en souriant, plus tard je n'avais plus besoin de lui poser la question il me regardait et cela suffisait.
À présent c'est le docteur qui joue le rôle de facteur pour elle, il me donne des nouvelles de sa santé. Au début il me répondait qu'il fallait attendre, puis, plus tard, juste il ouvrait les bras sans rien dire, maintenant on se regarde en silence..

 
3 Mai
Sa santé s'est si dégradée subitement qu'elle est à nouveau à l'hôpital.
Mais ce n'est plus pareil, il n'y a plus cet espoir utopique de repousser les murs.
Son râle envahit la chambre, ne me quitte pas, je dors dans sa chambre. Quand je sors prendre l'air je l'entends encore.

 

4 mai
Je suis rentré à la maison. Il fallait que je récupère un peu.

 

5 mai
Je suis arrivé juste à temps, elle m'attendait, sûrement. Toujours ce bruit terrifiant qui sortait de sa gorge, j'ai dit « je suis là » , je l'ai embrassée sur le front, puis tout s'est arrêté.

 

8 mai
Il y avait du monde à l'enterrement. Mon fils m'a dit « tu viendras habiter à la maison » , je n'ai rien répondu, je ne pouvais pas.

 

À présent, mon seul siège est un pliant en toile, moi qui ai fabriqué des chaises solides toute ma vie, je ne peux que m'asseoir sur un siège de nomade, je n'ai plus ma place nulle part. Je vais le plus souvent dans les jardins, les bancs sont souvent pris, c'est plus sûr d'avoir un pliant avec soi. Je lis mon journal. Surtout, j'ai toujours dans ma poche quelques graines que je jette autour de moi, et invariablement, venue d'on ne sait où, arrive une volée de pigeons, et invariablement encore, venus d'on ne sait où, accourent des enfants qui jouent à faire s'envoler les pigeons, en riant et criant.
Elle aimait tant les enfants.

 

Jean-Pierre C.

 

 

MOMENTS

 

Je me demande ce que devient ma grand-mère. Il faut que je demande à mon fils de l’appeler.
Ici, tout le monde est gentil. Je suis bien, je me repose, je prends le temps. Mon père est avec moi, il est beau. Je me souviens et ça me fait du bien.


Aïe ! Ça craque, mon corps me rappelle que je ne suis plus très jeune. Pourtant je ne suis pas si vieille. Hier encore je préparais un grand plat de gnocchi pour le repas dominical. J’aime des journées de partage familial, ces moments de bonheur suspendus, les échanges bruyants, les rires des enfants. Mon mari est heureux, je le suis aussi.


Les odeurs, les odeurs me reviennent. Les fleurs du jardin, surtout les roses. Mes chers rosiers que j’ai tant soignés. Cette chambre sent la rose, elle devient rose, un rose tendre, celui de l’enfance, celui de la robe de ma poupée de porcelaine. Il faudra que je la retrouve pour la donner à ma petite-fille et lui raconter le long voyage que ce jouet fabuleux a fait pour arriver avec une main cassée. Je lui dirai combien j’ai pleuré. Première déception ! Je lui dirai la vie.


Je l’ai feuilleté ce journal posé sur ma table. Je l’ai lue la petite annonce de cet homme qui cherche une amie de mon âge rigolote pour des échanges colorés. Je vais lui répondre. Mais je n’en parlerai à personne. Ils ne comprendraient pas que la petite flamme n’est pas éteinte, qu’elle n’a pas d’âge, qu’elle brille toujours au fond de mon coeur.


Aujourd’hui il y aura tous mes enfants, tous mes petits enfants et tous mes arrières petits enfants. Incroyable !! Moi, si petite dans mon fauteuil, si frêle, avec mes cheveux blancs, mes doigts ondulés, mon corps noueux, je suis à l’origine de cette magnifique descendance !! Je ne pensais pas avoir un jour la chance de vivre ça. Il va falloir que je leur raconte l’enfance heureuse, la guerre, le déracinement, l’apprentissage, la découverte, l’amour, la joie, les pleurs, les épreuves, le bonheur, les choix, le don de soi. Tout ce qui a été ma vie et qui est leur base, leur départ. Enfin, je vais savoir leur dire.


Et voilà, il a répondu. C’est mon secret à moi. Je lui avais écrit « petite cylindrée italienne de 97 ans correspond à votre recherche ». Si mes jambes me le permettaient, je sauterais de joie. Pas grave, aujourd’hui j’ai vingt ans, le ciel est bleu, les oiseaux chantent, mon cœur s’emballe … je vis !

 

Annie B.

 

 

LES PORTRAITS


1  avril 
Journée noire et rouge. Je suis cloué au lit. Mon corps se disperse en cris. Les oublier. Mon tableau, ma bouée. Dormir... Zéro pointé pour le poisson !


2 avril
La voisine est passée. Alerte rouge. SOS médecin. Je refuse tout déplacement. Infirmière et tout le tralala...


5 avril
Un défilé permanent. Les enfants et tout le tintouin. Je reste collé à mon lit. 


10 avril
Le chat s'y est mis aussi. Je grogne. Je n'ai besoin de rien ! Les médicaments me font du bien, mais pas qu'eux, bien-sûr ! 


15 avril
Lumière du matin. Douce, transparente. Monsieur chat se déplace avec elle. Mon corps silencieux, enfin ! Peindre, debout, encore...


18 avril
Nuées de fleurettes, la pelouse est plus bleue que mes doigts. Je les mets en fond de son portrait. Elle en faisait de minuscules bouquets. Après la sieste, quel gâchis ! Des galopins l'ont saccagée. Les pétioles brisés, les corolles pleurent. 


19 avril
Il pleut, il pleut jolie bergère. Les arbres, ivres de soif, titubent de joie. Les couleurs s'ornent d'ombres. Mes yeux scintillent dans les gouttes. Mon parapluie se fait tambour. Ah... Les parfums de la pluie !


21 avril
Le galbe de sa joue me résiste. Creuser ma mémoire. Retrouver son sourire. Comment rendre la texture de sa peau ? Chercher de nouveaux mélanges. Persévérer.


22 avril
J'ai goûté mes premières cerises. J'ai la bouche pleine d'enfance. 


23 avril
Mon ragoût de trois jours est triste. Même Monsieur chat n'en veut plus ! Demain jardinière de légumes et côtelettes d'agneau. Bombance !


24 avril
Le café, les copains, le pastis, quel bonheur ! J'ai parlé comme si j'avais dormi pendant cent ans. 


1 mai
La ville est éteinte. Les vitrines montrent leurs dents. Le défilé était aussi raide que mes articulations.


10 mai
Journée couleur d'un premier baiser. Pauvre vieux, sais-tu encore ce-que-c'est ? Mes pinceaux n'ont rien oublié, son portrait esquisse un sourire.


25 mai 
Mon tableau est fini. C'est bien elle !


1er juin
Les enfants sont venus. Que de rires, de discussions animées, la tables dressée, la vaisselle bousculée, les plats servis, ils ont dit que c'était bon. 
Grand silence dans l'atelier autour du portrait. Nos yeux brillent. Elle nous manque, les années n'y changent rien. Jeux dans le jardin avec les petits et les grands, promenade et déjà les embrassades !
Ils sont partis. Tranquille, enfin ! Ou presque. Le chat ronronne contre mes chevilles. Tu connais mon secret, toi, je ne suis pas qu'un vieux bougon. La maison est vide sans eux mais qu'y faire ! Ainsi va la vie. Mes livres m'attendent.


4 juin
Du soleil à profusion, dedans, dehors... Mes vieux os le réclamaient à tue-tête. Ma peau se gave sans retenue. Pas d'autre tableau en vue. Je me sens désœuvré !


12 juin
J'ai lu une petite annonce qui m'a beaucoup fait rire. « femme pleine de vie refuse la canne mais cherche le bras d'un homme avenant pour promenades multiples et variées. »


18 juin
J'ai beaucoup réfléchi. J'ai répondu. « Homme fringant malgré ses cheveux blancs cherche modèle de son âge pour un ou plusieurs portraits si affinité. La nudité n'est pas requise. »


21 juin
Je l'ai rencontrée ! C'est un soleil. La reverrai-je ?


22 juin
Je l'ai revue...


25 juin
Nous marchons beaucoup ensemble. A petites doses. A petits pas. Nous sourions tous les deux comme des béats. Nous rajeunissons à vue d’œil.


30 juin
Je suis heureux. Je crois qu'elle aussi. Les couleurs de l'été, partout.


1 4 juillet
Marjorie est entrée de plein pied dans ma vie. Je fais son portrait. Lucie sourit dans le sien. Les fenêtres sont  grandes ouvertes, la lumière nous couvre d'or.

 

Marie-Sol M. S.

 

 

Journal
Extraits du Journal de Molly
Solihull

 

4 Juin 1957.
Bonne nouvelle ! La petite élève que j’ai connue en France quand j’étais assistante d’Anglais à Roanne en 27 et qui est restée mon amie, m’envoie sa fille aînée, élève en 1e, pour un mois. Elle va suivre mes cours deux semaines avant la sortie, je pense qu’elle va surprendre mes élèves par sa façon de prononcer le latin ! Elle leur lira aussi en français, pour leur plaisir, notre récit sur la découverte de Tombouctou.

 

13 Juillet 57
Grandes promenades dans les champs, surtout dans ceux où la pancarte « Private. Trespassers will be prosecuted » nous incite à sauter les barrières ! J’enjambe encore gaillardement ! La jeune C. adore y pique-niquer avec thé et sandwiches au concombre, entre bouses et crottins !Son accent s’améliore et ressemble de plus en plus à celui d’une vieille demoiselle anglaise, moi en l’occurrence !! Vendredi je l’emmène à Stratford voir « The tempest », nous avons travaillé le texte en saluant Shakespeare. 
Elle va me manquer…

 

31 juillet 63
La petite C. se marie ! oh dear, le temps passe ! Comme j’aurais voulu épouser John en 1913  - si ma meilleure amie ne me l’avait pas volé…J’ai été incapable de le remplacer, mon vieux cœur bat toujours quand je pense à lui. Mais je m’efforce d’être une vieille demoiselle digne qui cache son chagrin et aménage sa solitude. Je cultive mon petit jardin… surtout les pensées.

 

Fin février 72
C. a eu un bébé ! une petite fille, Marie. Blonde et rose, paraît-il. Marie comme moi, car officiellement je me prénomme Alice-Marie, et je déteste en fait qu’on m’appelle Molly, surtout sur les enveloppes de courrier. Ma correspondance avec C. reste un bel échange de nouvelles, photos, souvenirs, projets. Des souvenirs, plus je vieillis, plus j’en ai à offrir. Des projets, c’est plutôt l’inverse. Mais grâce à nos échanges mon français reste vivant et riche. Et je lis toujours beaucoup en français.

 

Fin février 75
Alors là ! nouveau bébé, brun et rose, et elle s’appelle Alice !! Mon prénom au complet dans une famille française ! Je suggère que mon 3E prénom est Emily, au cas où !
A part cela, je me sens vieillir, mais je réjouis et rassure mon docteur parce que je compte encore à rebours de 100 à 1 sans hésiter !

 

Août 81
Mes Français en visite ! Je me sens bien vieillie, j’ai les reins en marmelade quand je jardine, mais leur venue va me rajeunir, nous visiterons à petits pas les alentours so charming de Solihull. L’amitié est un baume fabuleux.

 

Juillet 89
Surprise ! Alice et sa maman me retrouvent à l’hôpital où m’a conduite une grosse dénutrition. Je tricote allègrement dans la salle commune, je pense avoir l’œil encore vif et un sourire qui souligne ma joie. Et je suis très fière de leur annoncer que j’ai reçu les vœux de la Reine pour mes cent ans, chose qu’elle fait aimablement pour tout centenaire.
Je sais où je vais, bien sûr, mais j’aurai bien vécu, entourée d’amitiés multiples qui ont consolé mon amour perdu.

 

Journal retrouvé par Claudine L.

 

 

Un atelier inspiré par

 

DEMAIN

JE ME LÈVE DE BONHEUR

par Claire d'Aurélie

 

 

Atelier du Hanneton

1400 route du tram

26 300 CHARPEY

FRANCE

 

 

Ateliers d'écritures 2021-2022

M'Ô présent

 

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