Samedi 14 mai : Les âges des langues

  • Aventures d'écritures partagées

Les âges des langues

Atelier d'écritures du samedi 14 mai 2022

 

Aujourd'hui, rencontres surprenantes, inattendues, improbables probablement,

mais si réelles à les entendre, les lire.

 

Ponts entre les peuples, les cultures, les générations.

 

Et des langues diverses qui, dans l'étincelle du lien noué,

parlent la langue commune de l'écoute, de l'échange, de l'attention, de la transmission...

 

 

LE VIEUX MENUISIER ET LA PETITE JEUNETTE

 

La vie ménage parfois des rencontres inopinées, de celles qui d’apparence banale, marqueront l’esprit très longtemps.
Comment imaginer que Raphaëlle, jolie ado aussi blonde que court vêtue allait croiser Jean, menuisier retraité de son état. Et même davantage : qui aurait pu imaginer une conversation entre ces deux là ?
Je vous plante le décor, qui va tenir un rôle important dans ce récit.
Imaginez en bordure de clairière d’une foret dense, un robuste micocoulier et son ombre accueillante en temps de grande chaleur.


Raphaëlle arrive nonchalamment , une cartable sous le bras et des écouteurs vissés sur la tête. Au moment où elle allait s’assoir elle découvre une présence inhabituelle dans ce lieu où elle vient souvent se réfugier
Un homme un peu usé qui a posé sa belle carcasse, assis en tailleur sur l’herbe craquante. Un visage ridé, éclairé du demi sourire du sage, un éclat étonnamment jeune et malicieux et une bataille de cheveux blancs pour couronner une physionomie plutôt sympathique où pointe tout de même un peu de mélancolie.


_ Heu…bonjour Monsieur, je m’excuse, peut-être je vous dérange ?
_ Nullement  Mademoiselle, ce coin de paradis peut accueillir beaucoup de monde n’est-ce-pas ?
Raphaëlle s’assied, s’adosse au tronc. Jean est installé, lui aussi adossé à l’arbre mais du côté opposé à Raphaëlle . Aussi entament-ils un dialogue sans se voir.
La jeune fille sort de son cartable cahier noir et de quoi écrire.
_Vous venez souvent ici interroge l’adolescente ? 
_Ah oui, cet endroit m’est familier, je le connais parfaitement et je viens y lire régulièrement, cela me sort de chez moi. Et toi ?
Mais tout d’abord, bonjour, comment t’appelles tu ?
_Je suis Raphaëlle. Je viens de temps en temps, lorsque j’ai besoin d’un endroit calme pour écrire
_Ecrire.. quelle belle occupation ! mais qu’écris tu donc ?

 

_Disons à la fois un journal, mais aussi des réflexions sur la vie, sur ma vie.
_Tu as l’air bien jeune, lui retourne Jean, mais c’est vrai que ta génération a fort à faire et à inventer..
_Ah ! ça c’est sûr . Ecrire c’est ma liberté, je peux tout faire et m’imaginer plus heureuse, plus légère et capable de tout !
_Tu as bien raison de rêver , à ton age si tout te semble possible il faut foncer !
Tu vois, lorsque la vie te met à l’épreuve , on regrette ses temps d’insouciance  et un peu de folie.
Moi , j’ai quitté l’école très tôt. J’ai appris mon métier de menuisier dès mes 16 ans et j’ai travaillé toute ma vie. J’aimais bien ce que je faisais , remarque. Ah, j’en ai construit des charpentes et couvert des maisons ! j’ai posé tant de poutres, fabriqué des centaines de fenêtres et d’étagères, les gens aimaient me voir arriver ! et puis le bois , c’est passionnant , si noble, si chaleureux dans une maison. Irremplaçable en vérité.
Mais j’étais toujours pressé, je n’ai pas pris le temps de profiter vraiment de la vie.
Aujourd’hui je pourrais me reposer paisible mais ma femme est décédée il y deux mois. Et je me retrouve seul , triste. Heureusement il y a la lecture et la compagnie des arbres qui remplissent cette nouvelle vie.
_Oh, je suis désolée pour vous Monsieur. De quoi est morte votre femme ? si c’est trop indiscret ne me répondez pas !
_Elle a perdu le souffle. Et tu sais le souffle c’est l’essence même de la vie…regarde autour de toi,
Tout ne parle et n’existe que pour cela.

 

_Vous avez raison…
Raphaëlle devient rêveuse et reprend :
Rien que le vent qui fait bruisser les feuilles de cet arbre.. et puis celui qui gonfle les voiles des bateaux, et puis celui des tempêtes, des ouragans, et puis le sirocco qui nous fait ces pluies de sable et puis ce mistral qui nous glace en janvier..
Jean reprend
_Tu vois Raphaëlle, au fil du temps j’ai compris que le souffle était ce que nous avions de plus précieux et nous partageons avec tous les êtres vivants. Lorsqu’il vient à manquer c’est une angoisse absolue. C’est pour cela que je dis à qui veut l’entendre que l’air, la qualité de l’air est un bien inestimable et il appartient à chacun d’en avoir le souci..
Ma femme est morte dans le rythme terrible d’un appareil à assistance respiratoire. Un bruit artificiel, mécanique qui la maintenait vivante. Parfois je ne savais plus si c’était elle qui respirait ou si l’insufflation de la machine faisait soulever sa poitrine. Cde bruit là je ne l’oublierai jamais.

 

_Quelles épreuves pour elle et pour vous… je compatis sincèrement.
Vous savez, je me destine à être sage-femme, je suis en première année et j’ai déjà assisté à des naissances. Le moment ou le nouveau né pousse son premier cri et défroisse ses poumons à chaque fois unique et fondamental. D’ailleurs tout le monde autour qui retenait son souffle, redoutant un problème, se remet à respirer.
_C’est beau Raphaëlle ce que tu me dis là, et c’est consolant pour moi. Je te  remercie.
Tu vois, ma femme adorait chanter, des petites mélodies toutes simples. Elle aimait beaucoup écouter des chants lyriques, qui étaient selon elle la plus belle manifestation du souffle. Après elle est tombée malade..
Mais je parle je parle et je te fais perdre ton temps, tu n’as rien écrit !
_Pas du tout Monsieur…..
_Jean
_Pas du tout Jean, je vous remercie de m’avoir parlé de vous. J’aime beaucoup écouter l’histoire des autres, toutes les vies sont attachantes. Et ce lieu est inspirant, je vais avoir beaucoup à écrire ! et puis je vais parler de notre conversation. Les mots et votre histoire ne sera pas oubliée.
_ alors au revoir Raphaëlle et belle jeune vie à toi ! bonne écriture et bonne inspiration.
_ au revoir Jean, peut-être à bientôt sous ce bel arbre.

 

Michèle A.

 

 

Marcel  et  Marie  ( un enfant et sa grand-mère)


-Dis Marie, elle était comment ma mère ?
-Elle était normale, ni trop grande ni trop petite, ni blonde ni brune ni rousse, ni trop jolie ni pas assez, ni trop belle ni pas assez, ni trop bête ni trop intelligente, elle était normale quoi, tout à fait normale.
-Je veux dire, comment elle était, comment elle se servait de tout ce normal, qu'est-ce qu'elle en faisait ?
-Oh ça ! Tiens, aide-moi, prends l'arrosoir s'il te plaît... Ta mère était libre, elle partait souvent.
-Pourquoi ?
-Peut-être parce que ton père, lui, était toujours là, c'est rare les hommes qui ne bougent pas, d'habitude ce sont eux qui jouent les filles de l'air, et ta mère avait besoin de respirer.
-Il est lourd cet arrosoir, j'arrose quoi avec ?
-Là, les roses, et les bégonias, mais pas trop les bégonias, ce sont de petits buveurs, il leur faut de l'eau souvent mais pas beaucoup... Tu pourrais aller prendre deux bûches sur le tas ?
-Deux grosses ?
-Non, deux petites, ça suffira pour entretenir le feu sous la marmite, et ne marche pas sur la bordure du chemin en gravier tu l'abîmes.
-Ces trucs en fer ? Ils ne risquent rien... Et puis on dirait des rails. Le chemin s'arrête à la barrière, on imagine des trains qui passent.
-Hé bien, derrière la barrière, il n'y a que la pelouse du voisin... Et parlons-en de ce voisin... Si ton père, qui était toujours là, avait été moins aveugle...
-Mais c'était quoi la liberté de ma mère ?
-Marcel mon petit, qu'est-ce que tu veux savoir ?
-Je veux savoir où est partie ma mère, je veux savoir pourquoi elle n'est plus là.
(Silence)
-La liberté de ta mère c'était d'aimer ou de ne pas aimer, c'était de travailler, d'être autonome de ne compter sur personne, la liberté de ta mère c'était de choisir sa prison, ses contraintes... Je ne crois pas qu'elle soit heureuse de t'avoir laissé là. (Silence). Ne pleure pas, elle reviendra un jour. Elle est comme ça ta mère, toujours à faire ce qu'elle pense être indispensable pour elle, et toujours revenir. Sa façon d'aimer.
(Silence)
-Marie, pourquoi tout ce gravier sur le chemin ?
-¨Pour entendre les visiteurs ou les intrus. Quand ton père venait voir ta mère avant qu'ils se marient, je le savais toujours, je le suivais à l'oreille, ils allaient derrière la maison, la façade où il n'y a ni porte ni fenêtres, c'est là qu'ils se cachaient pour s'embrasser, mais moi je savais toujours où ils étaient.
-C'est pas beau d'espionner les gens Marie !
-S'il n'y avait pas eu ce gravier Marcel, on ne l'aurait jamais entendu partir ta mère. (Silence). Mais c'est tout pareil, on n'a pas pu la retenir.
-Mes copains ont tous leur mère.
-Oui, mais celles-là, quand elles partiront, ce sera pour de bon. La tienne reviendra bientôt, je le sais, ta mère est éternelle,
-Mais c'est long, Marie, son voyage !
-Tous les voyages ont une fin. Et des recommencements, elle reviendra c'est sûr, pour commencer autre chose et te dire tout ce qu'elle a appris tout ce qu'elle pourra t'enseigner...
-C'est comme ça alors, les mères normales, ça part et ça revient ?
-Je ne sais pas si c'est normal, mais la tienne est comme ça.
-Alors attendons... (Silence). Marie, parle-moi encore de ma mère.

 

Jean-Pierre C.

 

 

Dialogue improbable entre un vieux berger des Cévennes et un jeune circassien chinois.

 

Le décor : un jardin de verdure et de bosquets de sauge et seringas.
Personnages : Robert, le berger et Soung-Po, le jeune chinois.


                    ***


Robert (qui se promène) : Tiens, elle a aussi invité un gamin chinois ! Il y a de tout dans 
cette maison. Allez, il est mignon, je vais lui parler un peu …s’ii me comprend. 
(Il  s’approche )
Bonjour, jeune homme ! Comment tu t’appelles ?

Soung-Po : Ni hao, monsieur! Je m’appelle Soung-Po.

Tiens, tu parles français ! D’où viens-tu ?

Je tlavaille dans cilque allivé ici, depuis deux jouls, j’ai applis quelques mots à l’école poul toulnée en Flance.

Ah bravo ! tu vois moi je parle plutôt le dialecte cévenol, mais ici, chez madame L. je m’applique. Tu aimes le jardin ?

Oui, oui, tlès beau !Il calesse l’œil. Palfait poul méditation.

Parce que tu médites ?? Ici, c’est vrai, la caresse du vent, le parfum des seringas, le rouge des sauges sont un régal. Comment elle dit , madame L. ? Multisensoriel ! Mon troupeau adorerait paître ici.

Un tloupeau de quoi ?

De moutons. J’en ai 27. Et un chien berger, Léon, noir et blanc, très efficace, tu l’aimerais, il adore les caresses. Tu fais quoi, dans ton cirque ?

Je clois qu’on dit  cont…conto…contolsionniste. Vous voulez voil ?

Vas-y.

Soung-Po léve sa jambe droite à la verticale derrière son dos, sans sourciller, et garde l’équilibre sur sa jambe gauche. Robert frémit.

Mazette ! ça c’est de la souplesse ! mais ça me fait mal de te voir ! Ne compte pas que je t’imite à mon âge ! Viens, on va faire un tour dans ce jardin, tu me diras le coin que tu préfères ; et si je peux j’irai voir ton spectacle, si tout le monde est comme toi. Quand j’étais tout gosse, il y avait un petit cirque qui passait parfois dans mon village, j’adorais ça. Je vais te raconter ça.

Ils s’éloignent tous deux dans le fond du jardin.

 

Claudine L.

 

 

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