Samedi 28 mai : Les liens des langages

  • Aventures d'écritures partagées

Les liens des langages

Atelier d'écritures du samedi 28 mai 2022

 

Au premier plan, ici, une rencontre.

Deux être humains, côte à côte, coude à coude, face à face, dos à dos, nez à nez,

ou autrement.

 

En arrière plan, derrière devant, tout autour,

un lieu, un espace, un décors, un endroit, là, sur la terre.

 

Partout, le lien, l'échange, le dialogue à voix haute ou en silence.

Dans nos langues pleines d'humanité.

 

 

RENCONTRE

 

Je m’appelle Aconisha et je viens de très loin, d’une terre sèche et dure qui court nue jusqu’au bout de l’horizon. J’ai marché tant et tant, la peur au ventre, les yeux pleins de faim. J’ai vécu moins de vingt années mais qu’elles sont lourdes à porter ! Mon cœur a vu trop de souffrances, trop de soif, trop de violences. Je n’ai plus d’âge, plus d’enfance. Les miens ont été éparpillés par le vent. Je cache ma peau devenue si fragile sous mon manteau, sous mes gants, sous mon foulard. Je me terre dans ma tente minuscule comme une tortue dans sa carapace. Mes souvenirs m’entourent par couches successives. Ils floutent ma vision du monde.

 

Le photographe a choisi un plan très rapproché pour nous plonger dans l’intimité de la rencontre d’un homme et d’une femme et nous confronter au choc de deux mondes, l’orient et l’occident. 
Tout à gauche, une tente rouge dont on ne voit que l’entrée, surmontée de trois ballons incongrus et joyeux. Une jeune femme se penche hors de la toile raide et froissée. Elle paraît lutter contre le froid sans y parvenir complètement. On entrevoit son bras et son épaule blottis dans une parka noire, des gants noirs et un revers de manche blanc. Un foulard blanc, bordé d’un galon rouge et jaune, éclaire son visage halé, très jeune, avec un nez fin et de beaux sourcils. Un sourire timide flotte sur ses lèvres. Elle est en train de saisir l’objet que lui tend l’homme. Ses yeux, rivés sur ce cadeau, oscillent entre surprise, retenue et curiosité. 
L’homme occupe tout le premier plan à droite, il est accroupi devant elle. Il est jeune, avec des cheveux bruns, courts et abondants, des lunettes lui donnent un petit air intello. Son cou est enroulé dans une écharpe sombre. Il porte aussi un blouson et des gants. On entrevoit son genou replié dans un jean bleu passé. Il semble à l’écoute, attentif et sensible. Quelque chose a l’air de se sceller dans ce double geste, au-dessus du sac gris de l’homme et d’une pomme rouge et d’un fromage blanc dans une soucoupe, le tout posé à même le parapet du fleuve. 
Derrière eux, en vue estompée, l’eau terne de la Seine, où flottent des reflets colorés, les traînées grises des quais et au-dessus, un alignement d’autres tentes rouges. Des promeneurs évanescents se laissent à peine deviner. 
Des bâtiments haussmanniens, sur l’autre rive,  encadrent la tête de la jeune fille et s’éloignent dans une perspective surlignée par d’élégants lampadaires. La tête de l’homme dissimule en grande partie de larges fenêtres et les branches dévêtues d’un platane. 
Le passé, le présent, deux modes de vie font ici une rencontre improbable sous le signe du partage et de l’espoir.

 

J’ai sorti le bout de mon nez de la tente. Je suis engourdie par le froid, j’ai besoin de dérouler mon corps après un sommeil perché sur les dents d’une scie. Courage Aconisha, chaque journée de vie  en plus est une victoire ! J’ai entendu des bruits autour de ma tente, les habituels curieux, les bénévoles si gentils. J’ai compris que l’un d’eux vient de déposer quelque chose pour moi, sur le rebord du quai. J’ai attendu qu’il s’éloigne. Je ne veux pas les retarder, ils doivent s’occuper de tant d’entre nous ! J’ai enlevé mon bonnet, coiffé mes longs cheveux et réajusté sur ma tête mon foulard. Je ne veux pas le froisser, c’est le dernier tissé par ma mère. Quand je le pose sur ma tête c’est comme si ses mains m’entouraient de leur tendresse. Sa douceur, son énergie, sa ténacité m’envahissent et me poussent en avant. Je dors toute habillée, je n’ai pas le choix, ces toiles parisiennes sont loin de valoir les murs en tourbe de mon village détruit. Une larme glisse de mes yeux. Je mouille mon gant avec l’eau de mon bidon et elle se mêle à ma brève toilette. Me voici prête ! Je fais glisser la fermeture éclair et soulève la toile. Je me fige. Un homme se tient là, devant ma porte, accroupi et silencieux. Je ne l’ai pas entendu arriver. Il a l’air grand, je n’ose pas lever les yeux vers son visage penché au dessus de moi. J’ai entrevu des cheveux noirs, des lunettes, un beau visage. Il a laissé son sac à dos gris, entre nous, près de ses genoux repliés. Je vois son jean et ses cuisses musclées. Je voudrais retourner dans ma coquille. Je me sens comme mise à nue malgré toutes les couches de tissu sur moi. Sa longue main gantée sort une boite grise de son sac et me la tend. Ses gestes sont lents, doux, presque tendres. J’hésite mais tous les miens en moi, m’incitent à accepter ce don, je suis si démunie, si seule, si loin de mon univers. Au moment où nos mains se joignent autour de l’objet, un courant venu de je ne sais où passe de son corps au mien. Je suis toute tremblante. Sa voix est grave et apaisante. Le temps s’est arrêté. J’ignore si nous sommes restés ainsi très longtemps. Je ne comprends pas ce qu’il me dit mais ses mots me sont caresses. Je sens un sourire se poser sur mes lèvres. Nous frôlons l’éternité.


J’entends soudain Paris s’agiter autour de nous. Je bredouille un merci sans chercher son regard. Je vois ses jambes se déplier et s’éloigner. Je me penche pour mieux l’observer. Son pas souple s’imprime dans les battements de mon cœur. Il disparaît de mon champ de vision. Je détourne les yeux de son absence. Je sens sa boîte entre mes doigts. Je l’ouvre. Des chocolats. Mes premiers chocolats ! J’enlève mes gants et j’en prends un avec délicatesse. Une magnifique volupté envahit mon palais.

 

Marie-Sol M.S.

 

 

Surprise !

 

J’étais dans le jardin à tailler mes hortensias quand j’ai entendu tinter la cloche du portail.

Glissant vite mon sécateur dans la poche de mon tablier (rose comme ma blouse, le rose c’est mon côté Barbara Cartland !), je me suis précipitée lentement – j’ai quand même mon âge- vers la pergola où se profilait une silhouette connue, et mon cœur s’est mis à battre (du calme, Myrtille, c’est mauvais pour ton hypertension).

Oui , oui, c’est bien lui, c’est mon petit-fils d’1m80, Sébastien, il m’attend sous la treille, avec un large sourire (il a un très beau sourire, ce gamin !). Je souris en miroir.

Sa main droite presque sur le cœur, il me regarde intensément derrière ses lunettes . Puis prend la parole, l’air ému :
« Mémé Myrtille (Dieu que ce prénom est ridicule à 75 ans !), je t’apporte une surprise qui va réjouir la libraire que tu as été avec tant de passion. »

Je remarque alors qu’il tient sous son bras gauche une sacoche rebondie.
Les mains sur les hanches pour étayer un possible choc, je lui réponds avec originalité : « Je t’écoute, mon Sébastien, vas-y ! »

« Mémé, dans cette sacoche, il y a le manuscrit de mon livre, celui que je t’avais promis d’écrire quand j’étais petit, sur la vie passionnante que vous avez vécue, pépé Gaston et toi. J’ai trouvé un éditeur qui l’a beaucoup aimé, figure-toi, et je voudrais que tu le lises avant l’édition, pour me donner ton avis , me dire si tout est juste, rien à retoucher. Je l’ai écrit avec beaucoup d’amour, ma mémé Myrtille, je voudrais que ça te plaise. »
Je reste là, sans voix, le sourire élargi, les yeux embués de bonheur étonné. Il me regarde avec un visage illuminé.

J’aimerais que quelqu’un prenne la photo de ce moment unique de 
communion bienheureuse !

 

Claudine L.

 

DECALAGE


Comme je revois avec plaisir cette photo !


En vérité, elle a tout pour surprendre. Il n’y est question que de décalage et d’éclats de vie.
Je vous mets rapidement en situation, ma condition de moine bouddhiste vous proposera immédiatement une carte postale ô combien colorée.
Si je me place dans la dynamique de ce moment-là, je ne peux qu’aborder la symbolique et aussi l’esthétique assez unique.
Mentalement, construisez donc l’image et imaginez -moi assis aux cotés de Yang, jeune moine novice, mon compagnon de voyage, nous sommes juchés à l’arrière d’une drôle de voiture décapotable, roulant à vive allure dans une artère encombrée de la grande ville que nous visitons.
Deux grandes taches couleur safran... voilà de quoi nous sommes pareillement vêtus l’un et l’autre. Nos kasayas, d’intense couleur orangée si vive. Une teinte qui mêle le sang et la lumière et qui n’évoque qu’influx de vie, beauté, force et pureté de la flamme. Ils nous rendent, nous, moines tibétains, à la fois immanquablement reconnaissables mais aussi comme sortis du temps.
Pensez, je suis à la moitié  de ma vie terrestre sous forme humaine et je viens de bien d’autres incarnations passées.

 

Ce kasaya et sa flamboyante couleur fascinante comme l’or est notre seule richesse, nous qui sommes engagés dans une existence humaine faite d’austérité, de simplicité, de sobriété. Ne pas s’encombrer de biens matériels superflus qui freineraient notre intériorisation.
J’étais tout enfant lorsque mes parents, modestes agriculteurs sur les terres ingrates du Tibet, m’ont placé dans ce monastère. Ils avaient à cœur de me faire instruire, espérant par-là que j’échappe à leur condition difficile .
J’ai donc appris à lire, à écrire, à prier, à pratiquer la méditation, à participer aux taches qui permettent à la communauté de vivre dans le partage et la fraternité, à écouter et m’imprégner des enseignements de nos Maîtres. Loin d’être vaines, nos incantations et nos pratiques spirituelles permettent d’atteindre nos âmes qui rejoignent les sphères cosmiques. Elles seront alors comme connectées au subtil, véritable énergie qui baigne l’univers et relie tout le vivant.                                                         Cela est bien mystérieux si l’on n’est initié, mais c’est vraiment notre matière de travail tout au long de notre passage terrestre sous l’enveloppe humaine .


Mais revenons à cette photo !


Je souris en constatant combien nos cranes chauves comme des cailloux centrent le regard sur nos visages. Et là, Yang et moi-même sommes particulièrement souriants !
Si nous n’étions rasés… nous aurions les cheveux au vent car la vitesse est assez grisante à bord de ce drôle de véhicule. Nous allons si vite que le photographe n’est pas arrivé à faire le bon réglage pour à la fois fixer précisément nos silhouettes et le fond. Finalement, les traînées de lumière des taches claires des architectures environnantes témoignent de la vive allure. Tiens, un autre élément qui a son importance : cette voiture jaune citron (j’en ai vu des centaines comme ça) qui nous dépasse vivement. S’il y avait une illustration sonore, je suis certain que l’on entendrait son klaxon rageur en nous doublant.

 

Mais revenons à la bonne humeur qui anime cette séquence de notre voyage.


Je ne vous ai pas encore dit, mais Yang a emporté dans son voyage initiatique son appareil photo. Ses parents se sont saigné pour le lui offrir avant son départ, tellement fiers de leur fils. Du coup Yang a envie de tout photographier, de tout prendre, de tout garder et ne rien oublier de ses découvertes. Et cela le met en joie !
 là, il saisit comme à la volée, riant derrière la boite noire qu’il a prestement ajusté à son œil, la scène drôle où il photographie…..celui qui justement nous a trouvé suffisamment exotiques pour vouloir nous fixer dans l’incongruité paradoxale de cette avenue grouillante.
Je suis assez fier de Yang. Il a saisit avec une intelligente vivacité la curiosité que lui-même provoquait à ce moment-là, chez cet inconnu croisé le temps d’un éclair.
Il a compris tellement de choses à la fois : le décalage des civilisations, mais aussi les liens qui peuvent se tisser dans l’instant, n’importe où, n’importe quand. Une leçon de bienveillance et de partage... Et que dire de la délicatesse de John, notre photographe photographié, qui nous a offert son cliché, dans un échange joyeux baigné de sympathie et ponctué de nombreux éclats de rire.

 

Michèle  A.

 

Salle  d'attente


Lieu : une salle d'attente dans le bus d'un avocat itinérant.

 

-J'ai chaud, assise en plein soleil, heureusement il y a ce petit courant d'air.
Il y a du monde qui attend, il y a toujours du monde pour voir cet avocat, à croire que c'est la seule distraction du village.
Mon frère ne m'a pas laissé grand chose, mais ce presque rien doit quand même être officialisé, j'ai tous les papiers, l'enterrement est pour demain.
Mon Dieu, déjà, tout va si vite.
Rien ne s'arrête, rien n'arrête le temps, le temps de se souvenir n'est pas venu.
Après-demain peut-être, ou la semaine prochaine.
Jany, ma petite-fille qui m'accompagne, ne sait rien de mes souvenirs, elle plonge le nez dans son smartphone, et en ce moment je n'existe plus pour elle, bien qu'elle soit assise tout près de moi.
Le soleil illumine ses cheveux blonds, une lumière dans ce vieux bus insipide.
Que pourrais-je lui dire de toute façon de ma vie ?
De mes trois sœurs à demi folles qui ont fini leurs vies dans un asile, de mon frère, cet homme fragile qui nous chantait des airs d'opéra.
Je n'étais pas folle moi.
Mon frère non plus.
Il était juste fou de moi.
Jany pose son téléphone, ses yeux brillent, il n'y a que l'amour qui fasse briller ses yeux ainsi, depuis quelques temps elle ne s'habille plus qu'en jupes courtes et chemisiers qui découvrent ses épaules et sa gorge.
Elle ne se doute même pas, de mes propres amours, et de l'amour fou de ce frère.
Lui et moi nous sommes allés jusqu'au bout de cet amour impossible.
Le village se doutait de notre histoire, mon ventre avait grossi une fois, une petite tombe marquée d'une pierre ponce se trouve au fond du jardin.
Jany se tourne vers moi, elle me dit « Mamie, je crois que je suis amoureuse » .
« Tiens donc ! »  je pense. Je la regarde, je prends sa main et je murmure « Dis-moi tout » .
Je suis consciente alors, que son histoire est plus importante que la mienne tout à coup, oui plus importante, la mienne sera enterrée demain.
Finalement, Dieu seul, connaît mon histoire, lui seul peut la comprendre, tout comme, à présent je peux entendre toutes les histoires.
« Oui je t'écoute ma chérie, dis-moi tout » .

 

Jean-Pierre C.

 

 

Presque en couleur

 

Photo couleur. Mais pas tant que cela.


Dans quelle région du monde cet instant est-il capté ? Pays en guerre, bien sûr. Il y en a tant…
A première vue, l’image renvoie à la destruction. Au chaos. Un bâtiment, un immeuble, dont il ne reste que l’ossature. Quelques piliers en bétons au milieu d’un amoncellement de débris, de pierres, de métaux. Le sol est raviné. Tout est réduit en poussière. A travers cet immeuble, on entre-aperçoit un bout de façade délabrée avec encore quelques morceaux. 
Cette façade ressemble à un visage : 
Bouche du néant,
Yeux du chaos.


Et pourtant, rien n’est fini. La vie est là !
Avec un peu d’imagination, on verrait presque une forêt vierge… des branches de métal qui poussent en direction du ciel, d’autres qui sont racines. Quelques poutrelles encore debout ou enchevêtrées au sol sont autant d’arbres et de lianes… Et la terre ? C’est la terre. Il ne manque que l’eau pour lui redonner vie !
Rien n’est fini. La vie est là ! IL est l’eau ! 


Ce jeune homme a demi allongé au sol, au milieu de l’image, avec son t-shirt bleu lagon : il est le point de fuite de cette image. Point de fuite visuel et imaginaire. Il apporte la couleur mais aussi la vie, l’espoir, l’ « en vie ».
Il est le contrepoint de cette destruction. Et il n’est pas seul. Un autre jeune homme est assis à côté de lui. On l’imagine assez bien être son frère, son ami. L’autre vie qui vit avec lui. 
Ils SONT. 


Parce qu’ils sont ensemble, leur présence donne une dimension humaine à cette image. 
Parce qu’ils portent leur regard sur cette destruction, ils sèment la graine de l’espoir, la projection de demain, la substance de la mer(e), la couleur de la fertilité, en plein cœur du chaos.

 

Lorsqu’il s’est assis à côté de moi, mes yeux regardaient au-delà du réel. Longue-vue de mon âme et de mes espérances, mon imagination avait évacué la froide réalité.
En silence, il a regardé dans la même direction que moi, comme pour chercher à voir - lui aussi - ce que je regardais au-delà de mon regard.
Mais le bleu d’espérance que je portais sur mes épaules ne se reflétait pas dans l’eau de ses yeux.
A cet instant, j’ai compris que nous regardions dans la même direction, mais nous ne distinguions pas les mêmes choses. Les yeux sont le reflet de l’âme paraît-il. La sienne était comme cet immeuble : dévastée.
Nous étions seuls, tous deux, au milieu d’un chaos que nous n’appréhendions pas tout à fait de la même façon.
Il voyait la fin. J’envisageais le début.


La douleur de la perte lui transperçait le cœur. La mémoire du futur me remplissait de courage.
Je lui ai dit : regarde, nous sommes ici et là, vivants ! Tu es mon frère, mon sang. Je te porte en moi comme tu me portes en toi.
Je suis heureux que tu sois assis là, à côté de moi. Nous pourrons être les deux yeux de la tête, les deux bras qui embrassent, les deux jambes qui avancent.
Ici, c’est un nouveau territoire. Une terre à bâtir. Un monde à inventer. 
Nous sommes tous deux : mémoire et avenir, terre et eau.
En nous et avec nous, la graine poussera. 
Les tiges de métal seront demain des arbres.
Le sable sera herbe.
Tous les rêves que je n’ai pas encore faits, tu me les souffleras.
Tu seras mon vaisseau et je serai ta voile.


Notre ancre sera notre cœur, car il est plein. Aujourd’hui de peine mais demain d’espoir.

 

Séverine G.
 

 

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