L'Art de Creuser Samedi 15 octobre 2022

L'Art de Creuser

Samedi 15 octobre 2022

 

 

Quand la nature reprend ses droits...

 

Des photos, des lieux

 

Là où la nature envahit, intègre, incorpore, ensevelit, interpénètre

les murs, les machines, les bateaux, les voitures, les maisons, les lieux de cultes

 

Là où le vivant transforme et métamorphose les fabrications humaines

 

Là où la civilisation se dénature ?

Où la nature se civilise ?

 

Là où chacun des textes ci-dessous vous emmènent...

 

Merci à Claudine, Mireille, Marie-Sol, Michèle, Marie et Jean-Pierre

qui ont patiemment filmé avec leurs stylos

la vivacité invincible du vivant...

Merci à Anne-Marie et Charlotte d'avoir aussi encré leurs caméras à nos côtés,

 

Anne

 

 

Genèse d’un naufrage annoncé (proposition de scénario) en quatre actes.

 

Point de départ : Image d’un petit bateau naufragé contre un îlot verdoyant.

 

Genèse d’un naufrage annoncé (proposition de scénario) en quatre actes.

 

Au début on descendrait un fleuve, large, calme, presqu’immobile, bordé de rives verdoyantes, son eau vert gris délicatement plissée de frissons paisibles. Le ciel, lui aussi, serait limpide, on y conjuguerait bleu clair et rose tendre. Adagio de la Moldau en douceur.

 

Puis au fil de l’eau on ajouterait une île, oh ! toute petite, un îlot sans ambition. D’ailleurs on le verrait à peine, il serait submergé par un bouquet d’arbres énorme, foisonnant, exubérant. Mais submergé, donc présage de naufrage symbolique.

 

En hors champ un petit bateau de pêche serait arrivé par la droite, vacillant et cahotant, comme ivre. A quoi tiendrait cet inquiétant état ? Un écueil improbable dans ces eaux paisibles ? II serait hors d’haleine et chercherait un refuge ; et par chance (si l’on peut dire) le courant compatissant le mènerait à flanc d’ilôt, pour s’y laisser mourir exténué mais serein, bois contre bois. Extrait du Lacrimosa de Mozart en sourdine.

 

Enfin, on zoomerait sur le mât de l’espérance. Un palmier géant qui étaie la verdure de toute sa hauteur. Il doit s’assimiler, si l’on veut donner de l’espoir au spectateur, au mât altier et protecteur, car intact, du petit naufragé. Extrait suave de l’après orage de la 6e symphonie de Beethoven.

 

Ce couple lié est-il promesse de survie ??  On le saura en venant voir : 
                Genèse 2, le radoub.

 

Claudine L.

 

 

La Nature triomphante


    La Nature flotte, la matière n'est plus. La Terre, conquérante, habite les bateaux morts.


    Tout flotte, le blanc dans l'eau dont les pâles reflets se teintent de marron. La Nature, à son faîte, se perd dans un miroir liquide.


    Le souffle puissant de cette Nature éteint le clapotis discret de l'eau mourante. Soudain, s'élève au dessus d'un tout une flûte traversière ; la musique est douce, prenante, légère, elle se fait concerto et se pare de tonalités verdoyantes.


    Le souffle s'apaise, devient soupir et se fond dans une partition au parfum délicat.


    Ce parfum verdoyant, très présent, semblable à celui d'une prairie fraîchement fauchée est un bouquet d'aromes. Il n'est pas seul, il se conjugue à la politesse de l'eau, immobile, vaguement nauséabonde.


    Qui l'emporte ? Les souvenirs convoqués, les rêves espérés ..? Ils aideront sans doute à trouver cet authentique  et imprenable parfum


    Et la matière,  qu'est elle devenue ? Elle est inerte, inutile, imbécile, la chose est posée dans une sorte de couronnement paisible et posthume.


    Elle inflige au regard un bateau esseulé et résigné. 


    Rien ne subsiste. 


    Des hublots-fenêtres, aveugles, immobiles, sont éternellement et sagement alignés.


    Je rêve, je m'accroche au bastingage d'où des herbes folles dégringolent vers un pont désormais inutile. Toutefois, il s'en échappe quelques effluves de rendez-vous improbables, d'instants contemplatifs, d'états d'âmes stériles.


    Je me penche au dessus de cette rambarde tremblante et frileuse. Prudente, je regarde l'eau, éprouve le vertige des miroirs liquides, insaisissables. C'est la conscience de l'éphémère, la rencontre de l'inexistant.


    Je prends un certain recul et embrasse la vision d'un monde ou la Nature triomphe, arrogante, puissante, verte, odorante et éternellement vivante. 


Mireille G.

 

 

LA DERNIÈRE CLAIRIÈRE


Bus vert au repos
 Une forêt de conifères. Les lignes dures des épicéas se dressent dans un silence humide. Leurs longs doigts verts se balancent. Une petite clairière. Au sol de vieilles souches, des branches inondées de mousse, un doux tapis de fleurettes roses. Une trouée de lumière les éclaire. Rien ne bouge dans cet espace clos. Au premier plan, enlisée dans une marée verte, l’épave d’un mini-bus dresse son incongru périscope.

 

Bus amasse mousse
Sous un drapé de mousse anisée suintent les plaies rouillées des tôles turquoises. Le mini-bus se fait chenille. Ses roues rongent le tilleul tendre du sous bois. Ses yeux vitreux boivent la liqueur émeraude des lichens. Les végétaux, pas à pas, dessinent sur ses flancs la carte de leur monde couleur amande. Un clair-obscur immobile le plonge dans l’humus blafard. Une vapeur grège, tissée autour des troncs, l’entortille de mystère.

 

Un van englué dans la mousse
Un basson respire sous la mousse. Son chant sourd des gouffres sans fond. Les aiguilles crépitent en secret. Ils extirpent de l’oubli un rêve très ancien. Une infime explosion pétarade dans les entrailles métalliques. Il a failli se réveiller mais la mousse l’a engluée dans ses froufrous de velours. Qui entend les plaintes obscures des écorces sous la poussée de l’aubier ? Qui se faufile en cadences minuscules sur le toit de métal. C’est un grillon caché dans un siège éventré. Il laisse son chant de cristal se mêler aux pleurs, restés accrochés quelque part, d’une femme...

 

Voyage immobile au fond de la forêt 
Je viens de m’éveiller, quelqu’un m’a appelé, j’ignore encore qui. Les odeurs cognent ma peau de métal. Elles tombent blanches et sèches des épicéas. Leur sève capiteuse perle sur mon toit. Elle se mêle aux effluves envoûtantes de l’amadou des souches. De la terre suintent des parfums de soie, ou de coton. Des mousses émanent des bouquets de baisers qui apaisent ma soif. Toutes creusent le sucre de ma rouille qui s’étale en pétales.

 

Progrès technologiques, pff ! La nature reprend ses droits !
Que m’arrive-t-il ? Toutes sortes de vibrations me parviennent  de l’intérieur de mon habitacle. Je suis devenu un havre douillet pour des générations successives d’insectes, d’oiseaux et même de mammifères. Je suis un hôtel à plusieurs étages. Je perçois étrangement mes tôles. Elles sont à certains endroits si lourdes, à d’autres si légères. Quelqu’un s’est faufilé entre mes mailles. Des racines entêtées y progressent inexorablement. Elles ont mis en branle un processus chimique irréversible. Je sens qu’elles m’avalent, millimètre par millimètre.  Elles me transforment en un des leurs. Je suis une chrysalide de chimère.

 

Je reprends ma route à pied, seule vers la lumière
Je ne suis plus qu’une carcasse en décomposition, un déchet industriel échoué dans des entrailles végétales. Mon humaine m’a conduite jusqu’à ce puits de lumière où elle m’a laissé, seul et sans repères. Elle m’a fait rouler sur des autoroutes si rapides que je me sentais fils du vent. Je connus ensuite des routes plus ou moins cabossées, des équipages plus ou moins joyeux. Puis elle m’a entraîné dans des chemins de traverse de plus en plus étroits, boueux, ensablés, sans issue. Un triste jour, mon eau de vie épuisée, elle est partie à pied. A-t-elle survécu ?

 

Le bus de la liberté est aussi vieux que moi
Un escargot étire avec lenteur, son mot lumière, sur mon pare-brise arrière. Je sens le baiser de son pied puissant. Il illumine mes vitres de ses fils d’argent. L’une après l’autre chacune de mes ouvertures capte dans ses filets les reflets de la forêt. Je tiens tous les arbres dans mes mains. Mes roues s’ancrent dans la trame dense des thalles qui courent autour de moi. Ce réseau de vie me parle et me nourrit. Une douce chaleur m’extirpe d’un long sommeil. Je reviens dans le présent. Je m’envole.

 

J’aime bien ma coupe de marine américain
Le mini-bus semble ronronner sous les caresses d’un duvet de mousse épais. Cette chevelure farfelue lui donne un côté marin. Ses vitres brillent. Des arbres se sont engouffrés dans sa cabine. Son désir d’avancer lui donne un air niais. Un tapis verdoyant ondule à ses pieds. Ses phares semblent éclairer de rose une coulée de fleurs. Des troncs rugueux le cernent. Les branches légères des épicéas lui cachent le reste de la forêt. On la devine étendue et docile. Les souches attestent d’une coupe régulière. On perçoit un lointain bruit de scie. Des sons étouffés de voix percent l’épaisseur du couvert. Un oiseau traverse la clairière tel un messager. Un craquement. Un enfant, surgi de nulle part, s’approche en silence. Il ouvre des yeux ronds. Il crie soudain. « Maman, il est là, je l’ai retrouvé ! »

 

Marie-Sol M.S.

 

 

Cathédrale de Verdure

 

Cathédrale de Verdure, 
L’esprit habite la  Nature, voilà une certitude,
La Nature habite l’Esprit, tout aussi vrai.


Le beau, le magnifique créé et génialement façonné par l’humain se frotte, ô innocence, à la fulgurante présence du végétal. Dehors, dedans, à travers, la Nature impose sa loi.


L’intrusion dans ce lieu inattendu conforte la perception aigue des apparentes contradictions.
Ca repousse, il y a de la vie. Il y a aussi toutes les confrontations, toutes les alliances.


La pâleur froide et dense de l’albâtre. Sa pure indestructibilité mise en œuvre par la main humaine.


Avant que le geste n’intervienne, il y a eu le regard, l’intelligence, le génie et le désir au plus haut d’élever l’âme et de rendre grâce. La nature, non moins habitée actionne la merveilleuse ordonnance de tant de cellules instinctivement (croit-on) inspirées. Faire un écrin à l’écrin


Ce jardin niché dans son œuf gothique propose le rare règne du silence


Il faut dire qu’un tel édifice impose de feutrer ses pas, de chuchoter sa parole. Pour autant, l’envahissement joyeux de la verdure fait fi des codes imposés par l’homme. Il ne sera pas incongru de saisir la sonore fuite d’une souris, le glissement d’un serpent coulant, le battement d’aile d’une mésange s’étant aventurée.


Bâillonner la vie n’ajoutera pas de sacré au Sacré. Célébrer la vie avant tout !


Autant l’amortissement des sons semble-t-il lié à la spiritualité, autant les senteurs annoncent-elles l’ouverture aux espaces infinis.


Le chœur de toute cathédrale n’est-il pas si souvent empli de l’entêtante  fragrance de l’encens, de la piquante âcreté de la bougie se consumant, de l’énivrant et si subtil parfum du Saint Chrême. A ces effluves consacrées,  pousses sauvages et feuillages vigoureux opposeront humide senteur, verte émanation, végétales odeurs.  


L’hôtel de cette verdure, ou plutôt cet Autel de Verdure résume la genèse de l’Alliance Magnifique.


Inspiration centrale et infinie de l’homme, la Nature émerveille par l’évidente perfection dont tout ou presque est ignoré. Fascination des divisions fractales, plasticité des feuillages, infinité des couleurs. Et que dire de toutes les transformations ? l’humain confondu devant toutes ces merveilles s’en saisit pour en donner une magnificence toute différente. Et exprimera ce qui fait sa grandeur à lui, toute aussi merveilleuse. Il parlera par son geste et son projet de sa condition-même. De sa grandeur, de ses origines, de sa sensibilité, de son espérance et beaucoup de sa contemporanéité.


On peut se demander pourquoi cet édifice semble abandonné et des Dieux en premier..


Quelle idée... plutôt questionner comment ce lieu est-il né. Par un désir fou de donner matière à l’Amour Absolu ?


Le hasard n’y est pour rien bien sûr. Observation des vibrations propres à l’endroit. Ce sera ici et pas ailleurs. Imaginer un plan, solliciter les ressources environnantes, recruter les meilleurs artisans. Et voila que volutes et arabesques finement ciselées, entrelacs de branches de pierres, arcs-boutants solides comme de robustes troncs d’arbres, vitraux à la pureté des sources jaillissantes viendront rendre hommage au vivant environnant. Alors lorsque la puissante croissance verte s’appropriera à nouveau les lieux, il ne sera nullement question d’abandon mais bien d’une communion enfin retrouvée.


Hommage à la vie, révérence au génie, célébration de la force et à la liberté de la nature, admiration de l’inspiration et des talents qui ont œuvré . Respect des cultes rendus, des eucharisties célébrées, des pardons accordés.


Lieu de partage, de réconciliation et de paix.


Michèle A.

 

 

Mon Dieu, pourquoi l'as-tu abandonnée ?

 

Tout de même, une cathédrale gothique ? Mon Dieu, pourquoi l'as-tu abandonnée ? Souviens-toi de toute l'énergie qu'il a fallu pour la bâtir ! D'abord bien des conciliabules entre gens d'église et d'autres, influents et donateurs, sur l'opportunité de cette folie des grandeurs, quel style, où et tout l'argent que cela  a coûté ! Il a fallu aussi se renseigner sur les meilleurs architectes, les maçons les plus compétents, courir les carrières pour en extraire les plus belles pierres, les tailler, les assembler. Auparavant, les bûcherons ont sacrifié des arbres pour libérer l'espace et accueillir la construction. Vinrent ensuite les verriers, les ferronniers, les sculpteurs. Combien de gestes, d'outils, de labeur, de sueur, d'accidents, de morts... pour que s'érige ce monument sacré à ta gloire ? Quel désastre : nef échouée dans sa promesse d'éternité, voûte effondrée, vitres brisées, sol jonché d'immondices. Et cependant, sa majesté a de beaux restes. Elle conserve toute sa magnificence avec ses croisées d'ogives, ses fenêtres hautes, ses soubassements finement ciselés. Mon Dieu, pourquoi l'as-tu abandonnée ? Ses murs suintent l'odeur de l'encens et le silence ne parvient pas à étouffer les louanges d'antan, pas plus que la douleur de ton fils martyrisé, là, à droite, sur le bas relief, ployant sous sa croix pour l'éternité, escorté de ses bourreaux, qui hurle « Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? Tu l'avais fait naître pauvre, pour porter, dans l'humilité, ta parole sur terre. Quel contraste, le faste de cette cathédrale et à quoi bon ? Plus qu'abandonner, tu as déserté ! Ou rendu les armes ! Dieu, tu as perdu la bataille. Tu t'es immiscé dans le jardin d'Eden, imposé parmi les hommes. Tu voulais qu'ils croient en toi. Tu as voulu les éblouir, mais ils se sont détournés de toi. Dieu, ta maison prend l'eau ! Les arbres ont repoussé et ils cognent à la vitre. Le vert à l'assaut du verre et de la pierre. La nature a fini par rentrer, laissant les herbes folles se rouler par terre et grimper aux colonnes. Elle a invité la lumière, le vent et les oiseaux pour célébrer la messe.

 

Marie S.

 

 

La  maison  sous  les  arbres

 

On m'a offert un appareil photo quand je suis sorti de l'hôpital.
J'ai pris des photos des lieux de mon passé, de mon enfance. Clic !
Au début.
Je n'ai pas aimé figer ces endroits, mon enfance n'avait été que mouvement et courses à pieds.
J'ai essayé les portraits. Clic !
Les visages parlent toutes les langues du monde.
L'instantané de mes photos m'a déçu, les visages ne disaient rien, rien de ce que j'y avais vu en chair et en os, il fallait plusieurs clichés pour avoir un début d'histoire.
Je cherche des histoires.
Pour les raconter.
Je ne veux rien garder pour moi.
Les visages.
Je ne leur donnais pas la chance d'exister sur un seul cliché, je ne leur donnais pas le droit de faire naître un imaginaire particulier pour celui qui l'aurait regardé, pas assez précis, pas assez de surprise de quête de rêve, manque de talent certainement pour saisir l'ineffable ou une réalité.
Je ne peux décidément pas fixer le mouvement.
J'ai rangé l'appareil photo dans un tiroir.
Et puis j'ai trouvé dans un magazine, l'expression "URBEX" , abrégé de URBan Exploration, l'article détaillait la pratique qui visait à visiter et à photographier des lieux construits et abandonnés par l'Homme en milieu urbain.
Certains y voient comme un vice, une perversité, d'autres y voient au contraire un code de conduite.
Préserver les lieux, ne rien toucher, ne rien déplacer, on ne donne jamais l'adresse de ces endroits, ils existent quelque part, ils sont sacrés.
On les visite sans autorisation, ce n'est pas un crime de lèse-majesté, ni un viol, ni même une inélégance, il n'y a pas de but lucratif, simplement la vue d'une chose qui a vécu, fille du malheur ou de la désindustrialisation, que les photos ramènent à la vie par le biais de l'interdit.
Ces photos remettent en mouvement ce qui est autrement figé, on imagine les derniers gestes des Hommes quand il s'est agi d'abandonner le bateau de leur vie, quand le bateau n'était plus qu'une litanie d'horizons qui s'estompent.
M'est apparu alors, un printemps d'étincelles un printemps d'aventure un printemps de secrets.
J'ai ouvert le tiroir et j'ai repris l'appareil. Il m'attendait, impatient.
À partir de ce jour j'ai pris des photos de lieux abandonnés, des usines, des squats, et partout je sens l'odeur d'abandon de ces lieux, odeur d'huile rance, parfums fétides ou moisis du passage des Hommes.
Être le seul à connaître ces odeurs.
Des lieux de mon enfance, je n'avais pu en soutirer aucune fragrance, aucun fumet, aucune haleine, ils ne feront pas partie de mon héritage. 
Quand les générations futures verront mes images, elles ne sauront rien de ce qui parfumait ma jeunesse.

 

J'ai cherché à résoudre l'énigme des lieux abandonnés. Clic !
Y avait-il un insondable commun ? Clic !
J'ai cherché, cherché, jusqu'à ce que je découvre la Maison.
Cette Maison se trouve sous un abri végétal, humidité, humus, sont ses odeurs entêtantes, et entre ses murs, la défaite des Hommes pue.
Partis le rêve, le fantasme et les piments de la vie, et comme ailleurs, du vide, ruisselle un secret.


La Maison.
Quand je l'ai découverte, un vert luxuriant paradait, émerveillait, bouleversait jusqu'à l'ennui, sous un ciel noir pétrole, avec juste un rayon de soleil qui venait de l'horizon pour s'écraser sur la façade blanche.
Noir, blanc, vert, quel était ce drapeau ?
C'était celui des combats et des résistances.

 

Le bruit des tronçonneuses n'est qu'un vieux souvenir ici.
De toute façon on fatigue à force d'écarter ce qui persiste à exister.
L'ordre des choses : un lierre d'abord était monté sur les murs de la Maison, puis tout ce qui grimpe, rampe, se ramifie, volubilis, bignone, jasmin, ensuite des pins des marais avaient poussé et s'étaient penchés par dessus le toit, abritant la profusion de l'invasion, l'assaut de la nature.
La nature aurait conduit une même charge sur la statue d'un être humain montrant le ciel.
L'important ici n'est pas l'Homme, il n'y est le centre de rien, il n'y a pas de centre pas de cercle pas de sphère, ni fin ni commencement, la nature le dit dans sa langue de sève et vit comme elle veut.
Parfois comme nous, toujours comme elle le doit.
Clic !
La Maison est un bout d'arbres elle-même, toute en bois, des arbres sciés, agencés géométriquement en lignes droites, en courbes régulières, en horizontales, en verticales, en escaliers, assemblés par des clous de métal, c'est la pâte des Hommes, le métal, ainsi que le verre coloré des vitres, un peu de Venise dans ce semblant de palais dont la terrasse d'entrée est délimitée par cinq piliers. Clic !
La terrasse est le seul endroit que la verdure n'a pas envahi, comme si les piliers avaient veillé à repousser son éternel assaut. Clic !
Ces cinq piliers sont en vrai une arrière-garde, les Hommes leur ont confié pour mission de laisser l'entrée de la Maison accessible, ils ont toujours été là, ils ont entendu les discussions des Hommes le soir, assis sur les escaliers de la terrasse, ils se souviennent de l'odeur de la fumée de leur tabac, ils ont vu passer les noces, les baptêmes et les cercueils.
Ils sont les garants de la mémoire humaine.

 

La première fois que j'ai franchi le seuil de la Maison, je l'ai réveillée avec le grincement de la porte, un grincement strident comme un cri de bête blessée, en colère.
J'ai pénétré dans la Maison comme un voleur, comme l'ado que je suis quand je rentre tard chez mes parents, j'ai dix-sept ans.
Je suis passé de pièce en pièce, et me suis attardé à tout regarder, comme on passe de tableau en tableau dans un musée.
J'étais trop ému, trop fasciné pour me servir de mon appareil-photo.
Quand j'ai ressenti le trop plein en moi de cette Maison, je suis parti en lui donnant rendez-vous au week-end suivant.

 

Je me suis pressé de rentrer.
Aussi vite que le pouvait mon fauteuil roulant électrique.
Fauteuil et photo sont mon patrimoine depuis mon accident de moto.
Après réflexion, quelles expressions sont sensées naître sur les visages, à la vision d'un appareil-photo tenu par un handicapé ?
Ces choses m'échappent irrémédiablement.
Voilà pourquoi mon goût pour l'immobile.
Les lieux abandonnés sont délicats et dangereux pour moi.
La Maison possède un plan incliné sur le côté, c'est par là que j'avais pu y entrer.
L'accueil était préparé, la rencontre, évidente.

 

Mes parents m'attendaient "Où étais-tu ?" ,  "Quelque part" j'ai dit, je fuis la sollicitude de mes parents, la rugosité forcée de mon père, la gaieté désolée de ma mère, elles me collent à la peau comme le harnais qui me sécurise sur mon fauteuil.
La moto m'étourdissait de vitesse et de liberté, me survoltait, j'apprends à vivre comme un escargot, mais la maison que je porte et mes parents avec, m'étouffe, je ne supporte plus la bienveillance, et la question implicite qui est posée sur mon devenir.
La maison de mes parents est devenue terne et pesante, elle s'est repliée sur moi comme se referme une pigne de pin.
Partir.
Je cherche mon histoire.
J'ai une sœur jumelle.
En rentrant c'est elle que mes yeux cherchent en premier.
Elle est la lumière de cette maison.
Elle vit, elle rit, et quand elle chante, toute la maison s'éclaire et tout se déplie se déploie comme une fleur en train d'éclore filmée en accéléré.
Tout ce qui paraissait fripé se lisse tout à coup, s'étire comme les cornes d'un escargot qui tâtonne, 
se gonfle comme les voiles d'une caravelle.
Parfois elle entre dans ma chambre en petite culotte, elle ne le fait pas ostensiblement, ce sont des instants d'érotisme qu'elle me donne naïvement, venant de ma  sœur cette semi nudité ne me choque pas, elle réchauffe mon sang sans l'altérer.
Quand elle s'aperçoit de mon trouble, elle ne prend pas la mouche, elle ne cache pas subitement ses trésors, simplement, le chemin des larmes s'éclaire sous ses yeux le long de ses joues, sans qu'aucune larme ne coule, elle réalise ce que sa désinvolture met en lumière, ce que mon état m'interdit.
Alors je sors de ma poche mon mouchoir à rosir les joues, un bout de tissu rêche en lin que je porte toujours, je le lui tends et je dis "Il faudra bien qu'un jour tu te déshabilles complètement si tu ne veux pas que je devienne fou de mystère, il n'y aura pas de mal, après tout nous étions nus et collés l'un à l'autre dans le ventre de notre mère" , "Il y a des sites pornos pour ça" me dit-elle en rosissant, "Je n'en ai pas besoin puisque tu es là" , "Je ne serai pas toujours là" , elle aussi a envie de quitter la maison des parents, elle dit le mot émancipation comme on suce un bonbon.
En arrivant donc, je l'ai cherchée, et l'ai trouvée assise sur le plan de travail de la cuisine en train de grignoter des cookies que notre mère avait fait.
Un jour sans.
Pour elle.
Un jour où l'émancipation était devenue un fantasme, inaccessible, parce que la chaleur de la cuisine, parce que le chocolat des cookies.
Je lui dis "J'aurai bientôt quelque chose à te montrer" , elle hausse les sourcils, d'habitude c'est elle qui m'entraîne vers la nouveauté, et normalement je ne devrais pas parler d'un lieu que j'ai visité, je n'en parle jamais, d'abord à cause du code Urbex ensuite parce que mes parents se feraient un sang d'encre, je rajoute "Ça te plaira, tu verras" , mais en vrai c'est la seule idée que j'ai eue pour lui rendre un semblant de sourire.

 

Plus tard je l'entends chanter.

 

Week-end.
Dans la Maison, ceux qui l'ont habité un jour y ont perdu leur voix, n'ont plus eu voix au chapitre, et ce chapitre de leur vie s'est fini, ils en ont emporté le livre ailleurs.
Et sur la petite table au vernis râpé dans un salon saccagé, il y a un livre justement, recouvert de poussière et de scories, je m'approche laissant les empreintes rectilignes des roues de mon fauteuil par terre, ne jamais rien toucher dans l'Urbex, ne rien déplacer, juste s'y mouvoir en un ballet le plus fluide possible pour ne rien toucher ne rien déplacer, avec mon fauteuil j'ai du mal, et je transgresse la règle, je prends le livre.
Je souffle délicatement sur sa couverture, je lis "L'Arrache-cœur" de Boris Vian, un onglet dépasse, je l'ouvre.
On ouvre un livre comme on se précipite dans les bras d'un amour, dans les bras d'une mère, d'un père.
Ouvrir les bras est un geste, et les gestes sont les mots que disent les corps, ils n'ont pas besoin de la voix, sauf dans la danse où la musique a ce don de les faire parler, mais au quotidien, les corps parlent en silence, souvent ils disent ce que la voix ne dit pas, il faut les regarder pour les entendre.
J'ouvre le livre comme on écarte les bras d'une fille, je le force, il se laisse faire, comme une femme indécise en attente d'amour s'engagerait dans le mystère de son désir.
J'ouvre le livre à l'onglet, il est desséché il émet un craquement, je lis "13 Juillet- Il y avait devant le perron de la maison un espace plat et gravelé où jouaient volontiers les trois enfants leur repas terminé..." .
Par automatisme je me retourne dans mon fauteuil, je jette un coup d'œil à l'extérieur, ici à présent des enfants joueraient dans une herbe, de l'alfa surtout, aussi haute qu'eux.
Alfa, alpha, bêta, gamma, delta, un abécédaire pour tous les mots qui peuvent raconter cette Maison.
J'avais pris le plan incliné après m'être fait difficilement un passage dans la verdure, et comme la première fois, j'avais fait grincer la porte d'entrée en la poussant avec mon fauteuil.
Un couloir, deux portes à gauche, la première donnait sur le salon où je suis, des meubles entassés dans un coin, noircis par un incendie, les murs avaient été blancs, le noir de fumée les avaient assombris, le sol est  jonché de scories et des planches du parquet sont noires, une télévision à tube cathodique tient en équilibre sur un tabouret, un panier pour chien n'a plus de fond, un miroir tient d'aplomb sur son mur et ne s'est pas brisé, enfin près de l'entrée la petite table où j'ai trouvé le livre.
Clic !
Je mets le livre dans ma poche et je continue mon tête-à-tête avec la Maison.
La deuxième porte donne sur une chambre, les mêmes marques du feu sur le parquet, une couverture brûlée traîne, des draps chiffonnés s'étalent, pendent, loin de deux grands lits dont la tête et le pied ont été léchés par les flammes, là aussi les murs ont noirci. Un portrait, la photo d'un ancêtre, est appuyée au sol contre le montant d'un lit et partout les mêmes scories, les gravats, la même cendre et le passage de l'eau qui a dû servir à éteindre le feu.
Clic !
De l'autre côté du couloir, deux portes encore, la première donne sur un petit bureau qui manifestement n'a pas connu le feu, mais que l'eau a délavé, on dirait qu'il a été plongé dans une piscine, tout y a un reflet bleu, des classeurs sur des étagères ont été déformés par l'humidité, des vêtements avachis pendent sur une tringle, une antique machine à coudre trône sur un bureau à la peinture écaillée.
Clic !
La seconde porte donne sur un trésor, une immense cuisine dans laquelle on pourrait aménager tout un appartement de quatre pièces tant elle est grande, bizarrement, elle n'a pas du tout été touchée par l'incendie, de l'eau avait coulé amenant de la poussière de plâtre, mais c'est tout, elle est en l'état d'une vieille splendeur, sans âge comme tout ce qui est très vieux.
Des murs écaillés aux peintures vertes ternies, un vieux buffet bas, une cuisinière à charbon au-dessus de la quelle pend de travers un crucifix, un évier en pierre, une longue et lourde table, un carrelage blanc et vert couvre le sol, et un néon pend par deux chaînes accrochées au plafond, deux portraits d'ancêtres garnissent le mur au-dessus du buffet.
Une porte étroite au fond donne sur une salle de bain-wc : un cabinet turc recouvert par un caillebotis pour pouvoir prendre une douche, un pommeau pendouille au bout d'un tuyau prêt de se rompre.
J'ai pris des photos. Clic et reclic !

 

Je pensai "le soin" et "lésion" ont presque les mêmes lettres, prendre soin des lésions, c'est ce que j'ai l'impression de faire avec mon appareil-photo.
Il me tardait de voir les tirages.
Le feu avait-il fait partir les occupants ?
Qui vivait ici ?
Non loin de là, j'avais visité une usine fermée à cause de la toxicité de ses produits.
Les gens de la Maison étaient-ils partis pour suivre le travail où il était ?
Quel avait été l'enchaînement chômage-incendie ?
Les malheurs ne viennent jamais seuls.
Je le savais, peu de temps après mon accident, ma grand-mère était morte, c'est elle qui m'avait offert l'appareil-photo.

 

Les clichés ne m'ont pas déçu.
Quand je les ai montré à ma sœur, elle est restée longtemps silencieuse.
Qu'est-ce que j'attendais d'elle ? Son éternelle admiration ? Son enthousiasme ?
Un « C'est génial ! Genre la vie dans la solitude, dans le ravage » ?
Elle m'a regardé au bout d'un moment, et elle m'a dit "Je veux voir cet endroit" , "Je ne peux pas te le montrer, c'est pas possible, ce n'est pas comme ça que ça se passe" , "Je veux le voir !" ,  il y avait une telle détermination dans son regard qu'elle m'a tout de suite fait penser à ma mère, quand nous étions petits, après deux ans de chômage elle avait décroché un entretien d'embauche au supermarché qui venait de s'ouvrir, avant l'entretien elle avait eu ce regard, elle avait eu l'emploi et je me souviens que le soir même, pour nous endormir, elle nous avait lu le code de conduite du magasin.
Je ne pouvais pas faire de refus à ma sœur, pas avec ce regard-là.

 

Quand je l'ai emmenée à la Maison, elle m'a aidé à élargir dans le taillis d'accès au plan incliné, puis elle a poussé mon fauteuil jusqu'à l'entrée et elle m'a dit "Où est la cuisine ?" .
Elle n'a rien regardé d'autre.
Quand je l'ai rejointe elle dévorait la pièce des yeux, puis elle a passé ses doigts sur la poussière des meubles, ouvert les portes, les tiroirs, au milieu de la pièce elle s'est mise à tourner sur elle-même, vertige, puis elle s'est avancée vers la fenêtre, elle a tiré des rideaux raides de crasse et de vieillesse et la lumière du soleil est tombée sur elle et sa chevelure blonde.
Elle était lumineuse.
J'avais emporté "L'Arrache-cœur" la première fois que j'étais venu et je comptai le remettre là où je l'avais trouvé. Je l'avais lu et je me suis souvenu alors de ce passage "135 Avroût- Il y avait de l'or partout, l'intérieur de la vieille maison paraissait coulé d'une pièce en métal précieux." .
C'était ce que je voyais à l'instant, ma sœur irradiait dans cette vieille cuisine et lui donnait la couleur de ses jeunes cheveux d'or.
Elle irradiait aussi une joie qui a décliqué ma méfiance.
Elle m'a dit "À qui appartient cette Maison ?" , "Sais pas" , "On va la squatter" , "Quoi ?" , "Mais pas question de vivre dans la crasse" , "C'est vieux, c'est tout" j'ai défendu la Maison mais sans m'en apercevoir je reculai devant elle, "Vivre dans du vieux, oui, mais pas dans la crasse, la pourriture !",
cela lui ressemblait bien, prendre sa liberté, son espace, j'ai ressenti la vibration de son élan mais j'ai senti aussi que ce ne serait pas à tout prix, elle garderait encore un pied sur une base, quelque chose de vieux résiderait en elle, il faudra que nos parents vivent longtemps.
Grandir vite, même mal, ou le moins mal possible, les parents étaient là pour ramasser les morceaux, toujours, seraient le dernier refuge. 
Mais ils ne seraient plus là un jour, peut-être bientôt, l'accident, je le sais , est imprévisible, prendre des forces, l'amour comme but ? Pour accompagnement à coup sûr, passage involontaire et inconscient, obligé, sous toutes ses formes, les plus belles comme les plus violentes, les plus injustes, les plus passionnées comme les plus plates ou les plus incohérentes.
Mais désirer, ressentir son désir, et puis tester sa vie, son intellect, qu'est-ce qu'on veut à 17 ans ? Tâtonner, chercher le bout de la pelote.

 

Nous avons contacté les copains, dit que nous avions besoin d'aide pour de la rénovation, suscité l'engouement, ils étaient une douzaine ils ont répondu comme une vague déferlante, tous le même besoin, dépasser sa peur, trouver son coin, sa place, loin de tout, de son enfance, de soi, se perdre ailleurs.
Pour s'y trouver peut-être.

 

Le code Urbex était loin.

 

Nous avons investi la Maison sous son camouflage feuillu.
Nous avons tout caché à nos parents, c'était notre aventure, notre secret.
Parmi nos copains certains étaient plus libres que d'autres, leurs parents ne leur posaient pas de questions.
Les nôtres, c'était l'été, signe du destin, sont partis en vacances pour quatre semaines, ils appelleraient tous les jours, on avait eu du mal à les convaincre de partir, de me laisser avec juste ma sœur pour s'occuper de moi, mais ils ont compris qu'une césure était nécessaire, un relâchement,  régénérateur.
Août, le 13 exactement, nous nous sommes retrouvés avec les copains, et la fête a commencé dans la Maison.
Préparer les repas, jouer, les idées fusaient, les plus folles comme grimper la façade pas très haute de la Maison, à deux, une main liée à la main de l'autre, et puis boire, fumer et faire tourner.
Les travaux n'avanceraient pas vite.
Je serais la tête sereine du groupe, mes jambes le dictaient.
Malgré ma rééducation, je n'étais pas prêt à quitter mon fauteuil roulant tout seul.
Cela viendrait.
Forcément.
Mais quand ?

 

Au fil des jours, la trame des végétaux qui recouvraient la Maison se transformait, comme si la seule présence, le seul côtoiement des humains modifiait l'équilibre qui s'était instauré entre les espèces, certaines, comme le volubilis et ses grandes fleurs bleues se développaient tandis que le jasmin périclitait.
Dans notre groupe, cela se passait de la même façon, des caractères s'affirmaient, on reconnaissait les meneurs, quand d'autres s'étiolaient.
Des couples d'un soir se formaient.
Nous manquions de matelas, aussi la plupart rentraient dormir chez eux, ceux qui restaient , dormaient à même le sol.
J'étais le seul à bénéficier d'un lit, j'y dormais avec ma sœur.
Le lit était poussé tout au bout de la pièce contre le mur, on avait tendu un fil sur lequel étaient étendus des draps, qui isolaient le lit du reste de la cuisine.
Il y avait toujours de nombreux bras pour me tirer du lit et me mettre sur mon fauteuil, pour m'aider à m'habiller, pour me coucher.
Ma sœur et moi sommes les seuls à résider en permanence dans la Maison, celle-ci est devenue le ventre, le vagin où nous nous retrouvons  ma sœur et moi, et les frondaisons qui dissimulent la Maison en sont les poils qui protègent sa pudeur.
Les piliers de bois de l'entrée sont plutôt comme une invite, ils sont là pour surveiller mais pour accueillir aussi, c'est ma sœur qui leur a trouvé un nom « Les cinq piliers de la Foi » , une foi déclinée en cinq noms qui commencent par un A : Antre, Amour, Amitié, Avenir, Ambition.
Nous n'avons pas beaucoup d'argent ni les uns ni les autres, en tout cas, pas pour du matériel comme des planches ou de la peinture, lé rénovation se borne à du nettoyage en profondeur, du récurage, on en sort sale et poisseux.
Une pompe à main derrière la Maison, nous assure l'eau, sans cela nous aurions été obligé d'abandonner, et  ma sœur, déçue une fois de plus aurait été obligée de partir.
Mais nous avions de l'eau.
Des bougies nous éclairaient, il en fallait beaucoup, on en achetait, on en volait dans les magasins, mon handicap et mon fauteuil étaient pratiques pour cela.
Nos smartphones nous donnaient la musique.
D'autres matelas sont arrivés, récupérés droite à gauche, dans les rues, nous avons enfin pu vivre tous ensemble nuit et jour.
Le matin, cinq ou six filles se baladaient en petite culotte dans la vaste cuisine, mon sang brûlait, je vivais enfin, et cet érotisme était sain et salutaire, rien n'était plus beau.
Nous ne vivions que dans la cuisine, j'avais interdit qu'on investisse les autres pièces, et de fait personne n'avait voulu y aller, trop ravagées, trop seules, trop mortifères, trop mystérieuses, leur passé devait rester intact comme un avertissement, on en avait clos les portes, elles n'existaient plus vraiment, elles n'étaient pas notre histoire.

 

Deux choses, les matelas étaient en nombre, et des couples se formaient, c'était vrai pour ma sœur aussi, au début nous dormions ensemble, puis elle a changé de couche, elle était tombée amoureuse, mais plus du groupe que d'un gars en particulier, parfois elle revenait dormir avec moi.
Elle ne voulait pas me laisser seul, hormis elle, personne ne venait me rejoindre, elle l'avait dit à nos parents elle allait s'occuper de moi, c'est ainsi qu'elle le faisait, en se blottissant tout contre mon corps aux jambes inertes.
Par ailleurs ma rééducation commençait à porter ses fruits, j'arrivais en m'accrochant aux barreaux du lit à me mettre en position assise, puis en ramenant mes jambes l'une après l'autre, à leur enfiler un pantalon de jogging, c'était ma grande victoire.
Mais mes efforts, à partir de mon fauteuil et en m'accrochant à la grande table de la cuisine, pour arriver seul à me mettre debout, se révélaient vains, jour après jour, en dépit des encouragements, de la musique et des filles en petites culottes assises sur la dite table.

 

Les jours ont passé.
La lassitude est arrivée.
Les relations se sont distendues dans le groupe, les meneurs, garçons ou filles menaient, mais les autres, les « suiveurs » se sont lassés.
Chacun d'entre nous a besoin d'être maître quelque part.
J'étais le seul qu'on écoutait vraiment, mais cela n'a pas suffi à maintenir notre ensemble.
Dorénavant,  ma sœur ne s'éloignait jamais de moi, elle avait choisi son « chef » , elle ne dormait plus qu'avec moi.
"L'Arrache-cœur" restait sur mon chevet, je ne l'avais pas remis à sa place, je le feuilletais de temps en temps "12 marillet – Le ciel se carrelait de nuages jaunâtres et de mauvais aspect. Il faisait froid... Le jardin s'étendait dans la lumière sourde d'avant l'orage... Et l'allée de gravier subsistait, intacte, coupant en deux l'invisibilité de la terre." .
L'avenir nous restait invisible, ce qui restait, c'était de le vivre quels que soient nos choix.
L'université pour certains, des petits boulots pour d'autres, nous tendaient les bras.
J'ai décidé d'intégrer une école de cinéma, l'image qui bouge, ma sœur ferait une école d'infirmière, influencée par mon état certainement, nous en avions discuté les yeux fixés au plafond, tard, une nuit, avant de nous endormir.

 

Nos parents revenaient le lendemain, ils devaient être impatients de nous revoir.
Que verraient-ils ?
Qu'étions-nous devenus ?
Qu'avions nous fait ?
Le groupe avait déserté la Maison et la vieille grande cuisine abandonnée à nouveau résonnait de leurs rires, un seul du groupe était resté, un de ceux qui avaient peu de voix, peu d'ambition, pas vraiment peur de l'avenir, mais qui menait ses entreprises jusqu'au bout, ne désertait jamais.
Au matin, il m'a aidé à me lever et m'a mis dans mon fauteuil, on a bu un café ensemble, puis il s'est levé, l'air un peu emprunté, les bras ballants, il m'a dit  "Il faut que j'y aille, on se revoit bientôt de toute façon. Courage." , et il est parti après m'avoir serré dans ses bras.

 

Courage, oui.
Alors, pour cet avenir que j'avais du mal à entrevoir, j'ai empoigné l'épais plateau de la table, je me suis soulevé et dans un effort inouï je me suis rétabli debout sur mes jambes fragiles et tremblantes, puis j'ai réussi délicatement à me retourner et je me suis retrouvé debout les fesses appuyées contre la table, j'ai enfin pu contempler toute la cuisine de toute ma hauteur.
Ma sœur s'était réveillée, elle venait de se lever et arrivait vers moi, surprise et émerveillée de mon tour de force, un peu de cette force venait de l'éblouir, venait de lui donner aussi une lueur pour l'avenir, pour elle, pour moi qui aurait peut-être une vie normale en fin de compte.
"Attends, on va fêter ça" , elle a dit, elle s'est déshabillée, et toute nue dans la lumière du matin, elle s'est approchée lentement de moi, pour que j'aie bien le temps de la voir, et tout doucement, corps à corps, elle m'a embrassé à même la bouche, "Je serai toujours là pour toi" .

 

Nous avons quitté la Maison juste après.

 

Une mère est la première femme dans la vie d'un homme, moi j'ai la chance d'avoir une sœur.
Ma mère et ma sœur, ces deux interdits, sont mes premières femmes, et je sais que, si la vie un jour m'arrache le cœur, le leur m'est acquis pour l'éternité.

 

J'ai intégré l'école de cinéma, je me suis fait de nouveaux amis, le plus souvent je me déplace avec des béquilles, j'ai commencé à écrire un scénario, cela s'appelle
"La Maison sous les arbres"

 

Jean-Pierre C.

 

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