L'Art de Creuser Samedi 10 décembre 2022
L'Art de Creuser
Samedi 10 décembre 2022
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Tout contre nature...
A la ville la vie va avec l'envie vite envolée
la course continue l'occasion calculée
quand clac le quotidien bascule
disparaitre dans la nature
là
la verdure vient envahir le corps encore coupé de son caractère
de son continent d'origine
la terre
...
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...
alors
se laisser naître
réapparaître
être
nature
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Merci à Claudine, Marie, Michèle, Mireille, Marie-Sol et Jean-Pierre,
grâce à qui, dans des villes vidées, un petit coin de vert dure...
Anne
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LE RETOURNEMENT
Je passe ma vie à suivre le long ruban de l’asphalte. La route est à moi.
Je suis comme ça .
J’aime la vitesse, son agressivité . Avaler les kilomètres.
Davantage au volant de mon puissant 4x4 Mercedes que juché sur un vélo.
La petite quarantaine vive, presque délurée.
Célibataire, bien sûr, quoique riche de nombreuses et flatteuses conquêtes…
Célibataire mais pas sans entourage.
Des contacts virtuels je suis le virtuose
WhatsApp, Tik-Tok, Instagram n’ont aucun secret pour moi.
J’y évolue avec succès et brio . j’ai des milliers d’amis.
Partage de nos passions. Cela va des performances de grosses cylindrées (là je suis imbattable), à la fierté d’avoir débusqué sur un site particulièrement pointu, les baskets de collection en édition ultra limitée signée Mbappé . Tout le monde me les envie, surtout les initiés en fait. 1800€ certes un peu onéreux, mais ça a de la gueule, ça pose un homme.
Sur les oreilles, en toutes circonstances un casque dernière technologie.
Musiques hurlantes, déchaînement furieux de décibels.
Puis un jour… l’impensable s’est produit...
Panne totalement incompréhensible, de nuit en plus, en rase campagne.
Je vais rater une soirée très prometteuse (musique métal).
Mécanicien averti et confiant, je n’arrive pourtant pas à localiser la panne.
Aucun réseau ne couvre cette zone improbable, et la batterie de mon IPhone faiblit rapidement.
J’enrage, je trépigne. J’ai presque les larmes aux yeux.
Pas d’autre choix que d’aller chercher refuge.
Effroi, il va falloir avancer dans cette nature que je présume hostile.
Pousses sauvages, feuillages envahissants, racines perfides accidentent mon parcours à tâtons.
Des bruits étranges, cris de chouette, glissement coulant d’un serpent, frôlement d’un renardeau réveillé pilonnent mon ventre d’une peur intense.
Et puis ce vent que je ressens glacé et hurlant.
Les éléments se déchaînent pour m’agresser, c’est sûr.
Perdu dans la forêt si étrangère et puissante j’abandonne l’avancée, m’assied au pied d’un arbre.
Tronc robuste qui me protège.
Je ressens petit à petit une bienveillance. Grande surprise.
Endormissement alors que le vent s’adoucit.
La pointe du jour. Le chant des oiseaux picote mon ouïe, le concert inattendu est charmant.
Je reprends la marche.
Découverte fabuleuse, j’apprécie la stature de mon corps, sa mobilité facile.
Le vent furieux d’hier est devenu souffle caressant mes joues.
Le pas progresse, tapis de mousse doux et accueillant.
La force se dégage de cette forêt, la puissance de la croissance.
La force de l’émotion qui déferle.
Je ne m’attendais pas à de telles rencontres. Un ballet végétal et animal est en place, mouvant et exubérant.
Voila que confusément je sais que j’y participe.
Ordonnancements sauvages mais surtout pas hasardeux.
Je suis la feuille qui tremble, je ris de l’herbe qui ondule, mon cœur va éclater de toutes les ardeurs qui se déploient.
Je pleure de l’arbre puissant qui jaillit de la terre.
Bouleversement immense, ivresse soudaine, clairvoyance brutale, vertige délicieux,
Retournement total.
Je comprends tout,
J’éprouve tout
Tout est dans tout.
Je suis tout. Tout est en moi.
Enfin
Michèle Aubéry
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Retrouver sa nature
Elle est jolie, gracieuse, auréolée d'une crinière bouclée et flamboyante ; de fines lunettes en équilibre sur un nez mutin, pourraient faire croire qu'elle est une midinette. Il n'en est rien, responsable d'une équipe de chercheurs, elle arbore en toutes circonstances une allure vive, droite, toujours en mouvement. Elle habite la Ville, la contemple parfois comme un arrêt sur image, elle l'aime dan la raideur de ses trottoirs, le blanc du béton, la géométrie verticale et implacable qui l'entoure. Son travail est millimétré, sans astuce ni imprévus.
Elle se délecte de ses journées laborieuses, elle rejette toute surprise, note d'éventuelles sorties sur son agenda, elle veut, elle croit, se perd parfois dans des cinémas inconfortables et démesurés, teste des nourritures sans couleur ni saveur mais rapide et efficaces. Futée, avenante, elle organise, planifie, ne perd pas de temps et s'endort sans étoile. Elle vit seule, se gorge de liberté et oublie les contraintes.
Coupée de la nature, la vraie, la sauvage, elle ne sait pas nommer un arbre, une fleur. Ses bouquets qu'elle arrange parfois sur une table brillante viennent d'un autre monde, aux couleurs vernies et sans parfum.
Le milieu professionnel dans lequel elle évolue se préoccupe du bien être de ses agents ; ainsi, une expérience lui est proposée, une sorte d'atelier-découverte en pleine nature sensé apaiser la frénésie urbaine et la recherche continue de résultats. Elle se lance, curieuse de ce challenge, un de plus. Ainsi, elle arrive dans un univers verdoyant, venté, dont les éléments lui semblent des plus hostiles. Le froid raidit son corps, elle frisonne, elle observe ce qui l'entoure, des herbes folles colonisent les chemins caillouteux, irréguliers impraticables ; elle a pourtant troqué ses pantalons de ville pour un jean qu'elle pense plus adapté et ses escarpins pour des bottes tous terrains, rien n'y fait. C'est insuffisant, vain, sa démarche est hésitante, ses pas irréguliers, son équilibre précaire, l'asphalte si rassurante lui manque !
Observatrice, toujours curieuse, elle s'approche d'un arbre, caresse une branche au toucher très doux. Quelques souvenirs d'enfants s'imposent, imprécis, incertains aux parfums oubliés, aux sensations perdues, un velouté de vie bien lointain. C'est alors que son corps devient maître, sa tête s'oublie, sa détermination se fissure. Elle est en écoute. La nature se révèle, elle est de mille nuances, elle est harmonie et dissonances. Elle la goûte, la respire, la trouve impressionnante, belle et intimidante. Que faire, quel projet, quelle résistance parmi ce désordre coloré. Elle commence à la trouver magnifique au bord de sa fragilité. Pourquoi ? Elle revoit son environnement familier, impeccable, maîtrisé où la nature est conviée à doses infinitésimales, où les odeurs ne sont plus. Malgré elle, rien de tout cela ne lui manque, elle respire, elle savoure, elle palpe et même, dans un élan insensé, s'adresse à cette nature étrange.
Le retour est une fête, des retrouvailles, un confort, des impressions reconnues, sa vie d'avant !! Elle raconte, décris, explique et dans ses récits, elle sent que quelque chose s'insinue.
Elle a soif de connaissances, elle se documente, écoute quelques philosophes, quelques scientifiques, s'imprègne d'un danger imminent, le flaire et s'interroge. La ville lui semble grise, elle n'achète plus de fleurs, elle trie, elle épargne, pense à sa rencontre avec les arbres, les herbes, quelques étangs. Elle devient improbable, d'une gaîté enfantine, se promet de penser à tout cela, d'être attentive au monde demain. Elle expliquera, deviendra pédagogue et au moindre prétexte retrouvera cette nature qu'elle avait soigneusement écartée.
Mireille Galas
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La vie toujours et avant tout
La nuit, le bitume était un miroir noir époustouflant.
Reflétait la lumière par plaques rondes au pied des pilonnes le long des rues.
Depuis l'enfance, le bitume était une odeur, un jeu quand il fondait brûlant sous le soleil d'été, et qu'il laissait aux pieds nus des traces noires indélébiles qui persistaient jusqu'à la fin des vacances.
Les rues droites, l'asphalte rectiligne, longé par des rampes de métal, des trottoirs en pierre.
La Ville, cet amas humain, dans des horizontalités, des verticalités grises, où le soleil reflété en fin d'après-midi sur des parois de verre était un miracle.
Puis un jour, il y avait eu l'hôpital.
Un réseau sur plusieurs étages de couloirs en béton.
De chambres carrées en béton.
Le tout, blanc, comme un jour éternel qui braverait la nuit, les ténèbres humaines, mais un blanc normatif, dirigiste, dessinant égalitairement des cases dont la géographie accompagnait la souffrance, jusqu'à la mort.
Dernière ligne droite, dernier couloir.
Et il y avait eu sa fille.
Il massait ses mains avec ses grandes mains caleuses.
Il transmettait la vie du bout de ses doigts tant qu'il le pouvait, mais c'était en vain, sa fille s'étiolait.
Au loin, par la fenêtre bloquée, on voyait des forêts de pins, la vie silencieuse se perpétuait dans le vent, là-bas, on ne voit pas croître les arbres, ils paraissent ne pas changer, ils sont une image de l'éternité.
Dans l'hôpital, l'éternité promise par une croix était une illusion, difficile d'y croire quand on ne voulait que savoir.
Savoir que demain existerait, envers et contre tout.
Un jour il avait emmené sa fille dans ces forêts, une permission de sortie un après-midi ensoleillé de Noël.
La vie des arbres pouvait-elle se transmettre, les arbres pouvaient-ils guérir ?
Des questions encore.
On ne guérit pas de l'usure et de la maladie.
Un sursis était apparu néanmoins, qui avait duré plusieurs mois.
Après l'enterrement, il a cherché une maison à la campagne, il se consacre au massage de personnes handicapées et il les emmène dès qu'il le peut au milieu de la nature, dans les bois régénérateurs.
À jamais, dans une association, il défend qu'on touche aux arbres, à la forêt, cet hôpital naturel aux couloirs mal dessinés, aux clairières rondes et douces, aux chemins, incertains, mais salutaires et pleins d'espoirs.
Jean-Pierre Curnier
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J'ai dans la tête un instrument de béton...
J'ai dans la tête un instrument de béton qui me traque et me torture. J'ai le vertige. Je tremble et vacille, m'arc-boute et me recroqueville, me disloque et tombe. Moi, l'écorchée, sur le parvis bétonné jonché d'immondices, moi l'étudiante tant affranchie, j'imagine pour m'épargner, être entourée par les voûtes, les croix et les ogives d'une cathédrale gothique d'où murmurent des louanges, doux murmure des louanges, du chuchotis du sac et du ressac sur la plage, de la caresse du vent sur la douceur de la pierre. Mes paumes sur l'asphalte entendent le froid. De mon ventre, sourd un cri de vie. Je me déchire et quitte le rivage. Non, je n'en suis pas sortie pour renoncer ! Et si j'osais la chaleur. Un frisson se propage dans mes cheveux, sur mon visage, s'insinue dans mes narines, chuinte à mes oreilles une messe sans armes. J'ouvre mes yeux et mon regard piétine sur l'ombre d'un figuier. Serais-je morte ? Au paradis ? Je me redresse et butte sur un tronc. Est-ce l'ombre d'un pylône ? Ou bien d'une colonne imaginée ? Comment puis-je me trouver dans un jardin ? Je ne marche plus, mais me déplace sans apesanteur sur les collines, la cime des arbres. J'ai enfilé mes bottes de sept lieues et traverse un pays miniature. Mes pas entament une danse de violence et bienveillance, celle d'une sorcière parmi les herbes folles, les fleurs et les feuilles, accueillant le sourire du monde, la promesse d'un lendemain.
Marie Saladin
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Carole
Hautes fonctions dans une grosse entreprise dont on taira le nom. Grande, blonde, la quarantaine autoritaire, implacable avec les incompétents. Rentre le soir dans un haut immeuble de luxe, marbre et miroirs. Seule. Rapide dîner avalé, elle se réfugie dans son ordinateur pour revoir probabilités, calcule et décisions à prendre. Elle sort parfois se dégriser sur son balcon et contemple les lumières de la ville, sa compagnie nocturne. Elle affectionne les tours de la Défense, les garants de sa vie d’experte. Son art de vivre. Sa caution. Rigueur, technique, réussite.
Un soir pourtant, alors qu’elle tente d’avancer dans sa Porsche et dans un bouchon sur le périphérique, elle allume la radio pour éponger l’attente et se trouve confrontée malgré elle à la rediffusion du discours d’António Guterres. Il annonce au monde entier un suicide programmé si la vie continue dans cette course aveugle et effréné au profit.
D’abord elle soupire. Encore un utopiste borné, un visionnaire aveugle ! Mais, de bouchon en bouchon, elle se laisse pénétrer par la logique sans pathos du secrétaire général des Nations Unies ; elle est intelligente ; la logique de ces propos avertisseurs la secoue.
Si le monde vient à manquer de tout, si l’économie s’effondre, que restera-t-il pour survivre ? A quoi servira-t-elle ? Elle qui a la perspective dans le sang, la rétrospective l’assaille soudain. Tout remonte de ses jeunes années.
Elle se revoit gamine dans le village qu’elle rêvera d’abandonner adolescente... Petite, oui, gazouillant dans l’herbe fraîche du jardin familial, et guettant au matin le passage de l’écureuil qui vient grappiller les glands du chêne. Elle se revoit cherchant avec sa mère des champignons cachés sous les feuilles d’automne. Elle se revoit avec son père guetter les truites sous les pierres du ruisseau voisin qui ondoie, rapide et limpide. Elle sent soudain sur ses lèvres le goût des cerises glanées sur l’arbre où pourtant ses parents lui interdisaient de monter. Elle se rappelle qu’un cousin lui avait appris à faire de la musique avec un brin d’herbe plat glissé entre les pouces.
Comment a-t-elle pu oublier toutes ces sensations ? C’est cela, la vraie vie. Pas le CAC 40.
L’émotion, imprévisible et d’autant plus forte, la submerge. Qu’est-elle devenue, à part une machine à engranger du profit pour une minorité cupide ? Ni mari, ni enfant à qui raconter sa propre enfance.
Alors, pour ces enfants qu’elle n’a pas eus, elle va essayer d’œuvrer désormais pour un monde moins fou, moins avide, moins égoïste, où la nature retrouvera ses droits.
Au dernier bouchon porte de Saint Cloud, c’est décidé, elle va changer de vie. Quelle folle inconsciente elle a été !
Claudine Laurent
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LA GRANDE GLISSE
Ce soir je rejoins la bande de la Grande Glisse. Ma réputation dans le milieu de la grimpe urbaine volante s’est faufilée dans les réseaux. Et hier, enfin, le code secret d’une course est apparu sur mon smartphone. Me voici avec mes potes au pied du top des immeubles. Du stress, de l’excitation. Nous sommes à vif. Nous avons bondi, cabriolé, en guise d’échauffement, pendant tout le trajet. Je connais bien ce sommet mais je dois faire mes preuves. Nos deux bandes jouent dans l’ombre et le silence. La ville autour de nous est au ralenti. Moins de lumières, de véhicules, de souffleries. Mais elle n’est qu’assoupie, au moindre faux pas les sirènes retentiront contre nous. Petit échange en langage des signes. Me voici désigné ouvreur de voie ! Dur pour une première, mais j’encaisse avec bravade ! Je tâte à mains nues le béton. Il est rêche, sec. Parfait ! Plus haut nous attendent l’alu et le verre. Mes mains et mes pieds s’agrippent avec aisance. Me voilà tout en bras et jambes collé à la façade. Tous me suivent comme un seul corps. J’esquisse un sourire pour Touane, ma cadette. Elle est une des plus affûtées. Je désigne une prise à doigts à Risian, il a horreur que je l’aide mais c’est notre dernière recrue. Notre progression est lente mais fluide.
Le vent se lève. Ma longue tresse l’a détecté. Très vite des rafales brutales. Le vent cherche à nous emporter. Nous nous aplatissons contre la paroi. Nous tenons. Vent, tu ne m’arracheras pas au béton ! Avec lui, je ne crains rien. Il est mon allié depuis toujours. La nuit, je l’escalade. Le jour, je le modèle, je le fais chanter. Mes instruments de musique animent le toit de l’immeuble où je vis avec ma mère et ma sœur Touane. Un jour mon talent sera reconnu. Le vent, dépité, s’en est allé vers d’autres tours.
Nous nous élevons. Voici le troisième étage, le cinquième. Nous escaladons une muraille taillée dans la nuit. Nos blousons de plume galbent nos formes. Je n’ai pas deux jambes mais quatre. Dix étages. J’ai la légèreté d’une plume. Quinze. Je n’ai même pas eu à faire le bourrin. Je suis heureux. Vingt. Je sens le bourdonnement de la bête de béton et de verre que je domine. Vingt-trois. Même pas peur ! J’entends, loin en dessous, battre les artères de la cité. Vingt-huit. Je suis presque au sommet. Je commence à avoir des bouteilles dans les avant-bras. Le remue ménage des éboueurs me parvient, étouffé. Il faut faire vite. Surtout ne pas être découverts ! Enfin le muret du toit terrasse est à portée de mes bras, de mes jambes. Je lève les mains de la victoire.
Une bourrasque coup de poing me jette en arrière. Je suis stupéfait, à moitié assommé. Je tombe. Mes potes hurlent. L’air me fouette. Je tombe. Un cri déchire mon cœur. Non, pas mourir ! Ai-je ouvert mon parachute ? Ma vie défile. Le sol grimpe jusqu’à moi. Impact.
Tout s’éteint…
Où suis-je ? Du blanc. Plus d’images, plus de mots. Un hurlement muet, dévastateur. La douleur. Je sombre dans l’oubli.
Je reviens. Je suis un tambour où cognent des marteaux. Des lames m’aiguisent. Je suis fracassé. Quelques voix, inaudibles. J’oscille en équilibre hostile.
Je pars, loin, encore plus loin, hors des limites.
Plus de pensées, de sons, de sensations, de temps, tout s’est effacé.
Oublié des dieux. Perdu. Invisible à moi même. De la neige, rien que la neige. .
Je suis une page qui se déchire.
Seule une odeur fugace me parvint, de très très loin, d’un temps recroquevillé dans ma mémoire.
Un jour, pourtant, un jour, c’est un silence qui me réveille. Mon corps est enfin silencieux.
Un jour, je crois voir Touane à mes côtés.
Une main affûtée me tire vers le haut. Elle m’apporte des messages de la vie. Avec elle, je reviens.
Touane, tes mots vont tisser pour moi le long récit de l’absence !
Un jour, un de mes doigts bouge, puis deux. La main, incroyable, toute la main !
Oh, mon cœur, tu bats !
Oh, mes yeux, vous voyez !
Oh, mes jambes, vous remuez !
Un jour, j’aperçois un corps, immense, amaigri, est-ce bien le mien ?
Un jour, je module mon premier mot. Où suis-je ?
Un jour, les bruits familiers de ma vie d’antan me rejoignent, me bercent. On m’ouvre la fenêtre. Plus de souffle ! Oreilles percées ! Je m’enfouis là où personne ne me trouvera.
Plus de blanc, je suis dans un trou plein d’eau, du bleu, du vert. Comment respirer ?
L’odeur de ma mère, son odeur surgie de l’enfance me ramène, encore une fois.
Tout est à recommencer !
Mais ni elle, ni Touane ne me lâcheront et ma peau se refermera, et mes os se souderont.
Un jour, quelqu’un quittera l’hôpital. Mais je ne le reconnaîtrai pas. Quelqu’un retournera chez lui. Mais je ne le reconnaîtrai pas. Cet être dans ce fauteuil. Ce garçon tordu, mal recousu. Ce pleurnichard tremblant au moindre crissement de pneus ?
NON ! Ce n’est pas moi ! Je n’en veux pas. La colère. Une énorme colère entre en moi. La colère, vorace, me ronge. Elle explose à tout va. Elle détruit le peu qui me reste. J’ai renversé tous mes instruments de musique. Je hais le béton !!! Je hais le monde. Je me hais. Je ne veux voir personne. Je veux que personne ne me voit.
Ma mère n’est plus là, même Touane n’est plus là. Seul, je suis seul dans un silence épais. Autour de moi du bois, des odeurs de bois. Je ne reconnais plus rien. On dirait une cabane ? Elles m’ont trompé, abandonné. Elles se sont débarrassées de moi. Elles m’ont perdu comme le Petit Poucet au fond de la forêt. D’accord, je leur rendais la vie impossible. Les voisins avaient dû se plaindre. Mais comment ont-elles osé ?
Ce soir là, seul dans mon cagibi rustique, j’ai sangloté comme un bébé. Heureusement que personne ne m’a vu ! Finis le bruit et l’odeur des moteurs. Finie l’agitation exaltante d’une ville emplie de gens. Finies ces tours qui tant me fascinaient. Je ne les regrette pas de toute façon. Mon ancienne vie m’a vomi. Je la vomis à mon tour. Je vis désormais à raz du sol, cerné de végétaux, dans une cabane minable. Parfois le vent se faufile jusqu’à moi. Je ne le reconnais pas. Il est plein d’humus pourri, de becs, de fourrures, d’effluves vivantes. Ici, tout bouge, tout sent l’étrangeté. Tout respire, tout me guette. Tout m’assaille et va me dévorer. Le soir, je sombre dans les cauchemars. Souvent, je regrette l’hôpital.
Le temps se mit à courir, de plus en plus vite. Impossible de le suivre. Il m’a abandonné, là.
Je dus affronter mon nouveau quotidien. J’abandonnai le fauteuil. Je le détruisis dans un de ces accès de rage qui m’essoraient. Au moins dans ma cabane personne n’avait honte de moi ! Je me traînai comme je pus, allongé, à genoux puis d’un meuble à l’autre. Au début ma mère et Touane se relayaient pour cuisiner et nettoyer mon maigre intérieur. Puis je ne sais trop comment, ni pourquoi, je pris ma part de travail et elles ne vinrent plus que pour m’apporter des provisions. Ça m’allait !
Je m’ennuyais comme un rat mort. Mon smartphone avait péri dans la chute et ma mère ne pouvait pas m’en payer un autre. Touane m’inscrivit à la bibliothèque et je me mis à lire comme un fou. Dans un des livres, la fille était seule au milieu de nulle part, comme moi, et elle connaissait le nom de tout ce qui l’entourait. Je n’étais pas plus bête qu’elle, je me mis à regarder. J’avalais de plus en plus de livres sur les arbres, les oiseaux, les plantes. Je me mis à observer la forêt. Je passais des heures à la regarder. J’ai appris à nommer les arbres et j’ai vu les arbres. J’ai appris à nommer les plantes et j’ai vu les plantes. J’ai appris à nommer les animaux et j’ai vu les animaux.
J’élargis peu à peu le périmètre de mes découvertes autour de ma maison. Ces promenades me révèlent tant de modes de vie dont j’ignorais tout. Je ne suis pas sûr que j’avais compris, dans ma première vie, qu’une herbe était aussi vivante que moi. J’ai appris la lenteur avec des plantes aussi insignifiantes que les mousses, ou si extraordinaires que les lichens. Dire qu’il s’agit de l’association d’une algue et d’un champignon ! J’ai connu l’explosion des amours printaniers, immergé dans les phéromones des animaux et des végétaux. J’ai côtoyé la tendresse de tant de mères scarabées, mésanges ou renards !
Maintenant je reparle avec ma mère, je prends de ses nouvelles. Je suis redevenu le grand frère de Touane à qui je transmets tout ce que la forêt m’a enseigné. Je m’apaise. Ma colère m’a quittée. La forêt m’a apprivoisé. En acceptant cette terre étrangère j’ai accepté mon nouveau moi. J’ai même commencé à grimper dans les arbres. Mais je ne suis plus à la recherche de la sensation forte et de la performance. Non, je suis dans l’exploration d’un univers qui m’est aussi proche que lointain. Je cherche à le connaître, à le comprendre et à l’aimer.
Un jour je quitterai la forêt. Un jour je retournerai à ma tour mais je ne serai plus jamais le même. Ma chute m’a diminué, ma convalescence m’a augmenté. Des feuilles m’ont poussé au bout des doigts. Elles teintent mon univers de couleurs inconnues. Mon cœur bat autrement. Je suis désormais à l’écoute du Monde.
Marie-Sol M. Soler

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