Peindre en corps

 

Le peintre

 

Bien sûr je suis un œil. Je me suis promené dans les champs, les bois, les forêts sombres. Je me suis perché sur les immeubles sales des villes. J’ai intercepté des yeux qui vagabondaient, j’ai photographié un corps, une silhouette. J’ai été inondé de lumière ou capté par un écran. Et même dans mes rêves j’ai fabriqué des images. Ma rétine a imprimé des milliers de pixel et mon cerveau, cet ordinateur géant et monstrueux les malaxe. Je suis maintenant face aux murs , aux châssis, aux feuilles, aux cartons et désormais j’ai besoin d’une main.

 

J’ai attendu que mon maître soit prêt. J’ai souvent dormi dans sa poche et parfois un gant m’a protégé du vent. On a pris soin de moi. Je me promène dans cette pièce claire et je chatouille de mes doigts les pinceaux, les cutters, les tournevis et tous les outils que mon maître a accumulés. J’aime la liberté qu’il me donne même si je me sens parfois maladroit. Je crois que son cerveau est le maître d’œuvre de ma destinée.

 

Je suis un amas spongieux de cellules. Je suis une machine fragile, délirante et créatrice. A chaque seconde le monde m’envoie des informations, des images, des sensations. Cette masse formidable, je l’absorbe, je la digère, je la dissèque et je la recrache. Elle éclabousse les murs, elle tâche, elle remplit, elle découpe, elle soustrait, elle crée. Mais j’ai besoin de ma main et de mes yeux pour l’amadouer, la dresser, la dompter.

 

Je suis une âme humaine. J’aime et je haïs. J’espère et je désespère. Je doute et je crois. Je suis en mouvement et je ne bouge pas. Je regarde sans voir. J’entends mais je n’écoute pas. Je rêve aussi. Je compatis et tout m’indiffère. Parfois je reste à la porte de l’atelier apeuré de ce que je pourrais faire. D’autres fois je rentre d’un pas décidé et je recrée le monde à mon idée.

 

Je suis le souvenir de mon père, celui qui portera le pinceau, qui en cherchera l’essence, qui le transformera, le sublimera. Je suis le souvenir de mon grand-père qui savait modeler le réel de ses mains douées. Je suis l’éternel enfant dans l’atelier de ses aïeux à la recherche des traces qui sont autant de mots que j’aurais voulu entendre.

 

Je suis celui qui manipule les mots à défaut de pinceaux, celui qui voudrait qui les mots soient de la couleur, de la lumière.

 

Je suis une peau qui transpire et qui frissonne, une peau aspirée par les caresses et qui redoute les coups. Je suis une enveloppe mais aussi une vraie passoire et je me frotte aux murs de l’atelier.

 

Je suis le nez qui se plisse sous les assauts des essences agressives mais je suis aussi celui qui me permet d’entrer et de me sentir bien car l’univers olfactif de ma pièce est une prédilection. Par lui les images cachées surgissent. Par lui aussi ma peau retrouve des souvenirs enfouis. Par lui encore la couleur de mes pensées se ravive. J’appelle à moi les autres sensations et je donne la touche sans laquelle la couleur manque du temps passé.

 

Roland G.

 

 

Le peintre

 

Mes mains - Que serais-je sans vous ? Qu’il vous soit permis de toujours exécuter ce que mes yeux voient et que mon cœur ressent. Décharnées au soir de ma vie. Usées par les retouches infinies. Des menottes de petite vieille opiniâtre et consciencieuse qui broderait de la dentelle de couleur sépia et de formes fines. Je vous aime et vous demande de m’accompagner jusqu’au bout du voyage de lumière dans la joie de peindre le monde qui m’entoure.

 

Mes yeux - Etes-vous toujours fidèle ? Ne vous laissez-vous pas abuser par les apparences ? Parfois vous croyez voir et ne faites qu’interpréter. Certes, vous m’aidez autant que vous le pouvez et je vous remercie de votre bonne volonté. Même si l’on dit qu’on ne voit bien qu’avec le cœur.

 

Mon cœur - Il trépigne toujours autant quand j’ouvre ma boîte et que j’en sors les pinceaux, les couteaux et les tubes qui vont venir enchanter une nouvelle toile. A chaque fois, c’est la première fois. Je suis le petit enfant qui découvre un nouveau jouet. Et j’applaudis à l’idée de recommencer.

 

La joie - Elle m’inonde quand je franchis le seuil de ce petit atelier vitré où repose mon chevalet en attendant la prochaine rencontre. C’est un entremets savoureux que je déguste, les yeux mi-clos, les mains jointes et le cœur ouvert. C’est à la fois mon quatre heures, mon goûter d’anniversaire et de Noël. C’est le soleil qui s’invite et fait chanter les couleurs.

 

Je noue la ceinture de mon tablier maculé de taches, comme un bébé bien emmailloté prêt à faire un gros dodo. La chaleur du poêle m’entraîne dans un bienheureux ronron. L’odeur de térébenthine m’appelle. Il est grand temps d’y aller. Tout est prêt pour la joie. La descente en moi se fait avec douceur. Mon cœur bondit et mes mains trépignent. Rien ne saurait briser cet élan qui m’attire vers ce que j’ai de plus intime et de plus précieux. Et la magie opère. Comme à chaque fois. Zouzou peint. Zouzou se laisse aller à enfanter des arcs-en-ciel, faire exploser des fusées multicolores, lâcher des camaïeux de serpentins malicieux. Ça pétarade, ça virevolte, ça flamboie, ça incendie toute la pièce. Zouzou, en sueur et le cheveu électrique, s’assied au beau milieu de son feu de joie, le cœur en éventail et les yeux pleins d’étoiles, en envoyant des baisers à des spectateurs invisibles.

 

Françoise Canaud

 

 

Le Peintre

 

Son et silence:

Je peins en silence et je peins le silence, l'attente ou la fin d'un mouvement la fin d'une action, le terme d'une situation. Le bruit du pinceau me gêne, les grands gestes me déconcentrent, je peins petit sur des grandes surfaces.

Je peins les paradoxes, les rêves échoués esseulés. Le tableau terminé, je continue de me taire, je suis, je, et je n'écoute pas les "tu aurais pu, tu aurais dû, moi j'aurais fait...".

 

Nécessité de dire, la parole:

Je peins parce que, ce que j'ai vu je n'aurais pu le dire ni l'écrire, je me serais fait trop mal, mes images sont alors incompréhensibles, certains disent surréalistes d'autres disent que c'est de la merde du barbouillage, je sais ce qu'elles sont ce qu'elles font, elles cautérisent. Je saisis au vol le regard du visiteur et quelques fois, je suis heureux d'y voir un tourment, son tourment est le mien.

 

Station debout:

Je ne sais pas peindre debout, le bras me fait mal, les articulations du coude du poignet des épaules de la clavicule me brûlent, je me bloque. Je bloque ma respiration, je suis à la recherche de mon trait de mon âme et je fuis tout ce qui est esprit. Mon esprit me dit "respire" mais je ne l'entends pas.

Je peins assis, la toile presque à plat, à peine surélevée en haut là où se trouvent mes ciels, mes sauvegardes.

 

Aimer boire et danser:

Quand je peins je n'ai jamais faim, tiens si je voulais faire un régime je ne composerais pas de menu mais seulement des tableaux avec juste un peu d'huile.

Je ne bois pas non plus et je n'écoute pas de musique, le son extérieur quel qu'il soit est toujours plus fort que ma musique intérieure. Cette musique, je la poursuis si laborieusement si gauchement si assidûment qu'il me semble que je l'atteindrai jamais. Et dans ma bouche règne une senteur fétide qui n'est qu'insatisfaction et déception de ne pouvoir tout dire.

Mais mes erreurs sont sincères.

 

Distance:

Je peins donc assis, les pieds repliés sous la chaise, le nez sur la toile.

Je ne m'arrête que pour fumer, c'est ma façon de respirer, d'apprécier l'air qui entre dans mes poumons, mais cette fumée cet air pollué est diaboliquement bon.

Et c'est à cet instant que je regarde ma toile, et merveille des merveilles, parfois j'y découvre autre chose que ce croyais avoir fait. J'ai l'impression de rencontrer mon inconscient, mais ce n'est peut-être que ma maladresse ou bien le pinceau a-t-il agi tout seul.

 

La surprise

Je ne suis pas sûr, je ne suis sûr de rien, et pourtant je vais faire ce tableau.

Pour la première fois je ne vais pas interroger la matière avec mes propres questions, mes propres déséquilibres consentis que laborieusement, mais amoureusement aussi je transcende sur la blancheur d'une toile par la justesse d'un trait l'association là juste là de telle couleur de tel élément de décor de tel personnage.

 

Non.

Pour la première fois, je vais peindre sur commande.

Il m'a dit "je voudrais que tu me fasses un tableau, rouge...Ce que tu veux mais, rouge".

Celui qui m'a dit cela, il n'est pas rien, il est pour moi la quintessence de la création, c'est mon fils.

Et cette Création de la Création, certes aléatoire, me demande de créer pour lui.

Quand je fais un tableau je vais au contraire de l'aléatoire, c'est un combat avec la précision et la maîtrise. Mais saoul de fatigue je perds souvent ce combat quand ma main le pinceau la peinture la couleur se liguent contre moi et recouvrent une liberté jusqu'alors insoupçonnée, n'en faisant qu'à leur tête.

Je vais peindre une chose pour qu'elle capte le regard de mon fils tout d'abord, quant aux autres regardeurs, lui-même découvrira leur regard, lui-même saura des choses que je ne connaîtrai pas.

 

Rouge. Je n'ai pas l'habitude d'utiliser cette couleur, je pense ocre, vermillon, carmin, garance, magenta, de pouzzole, bordeaux, je prépare ma palette.

Mais je ne sais toujours pas ce que je vais réaliser.

Dans l'atelier je choisis une toile, puis une autre, je ne suis pas sûr.

Je m'installe. Je ne sais pas peindre debout.

Les articulations de mon coude, de mon poignet, de mes épaules, de mon omoplate me brûlent quand mon bras reste en l'air trop longtemps, j'ai beau faire des moulinets, respirer, rien n'y fait.

Je peins assis les pieds repliés sous la chaise, le nez sur la toile posée à plat devant moi, mon bras peut s'y poser s'y reposer, s'y greffer.

D'ordinaire je peins des tourments, des tourments ordinaires, de façon extraordinaire, et je suis heureux de voir parfois le désarroi dans l'œil du visiteur, ce désarroi est le mien.

Mais à présent, je dois peindre la jeunesse. Ou l'espoir. Ou l'avenir.

 

Je cherche.

La surface blanche me tourmente.

Quand tout à coup , dans cet enfer blanc, j'entrevois des dunes. Des dunes.

Des dunes rousses, des dunes douces, et d'autres abruptes, que le vent a façonnées, modelées, châtiées, éduquées.

Dans ces dunes surgissent des Touaregs, ils attendent, en plein milieu du désert,

au pied d'un arrêt de bus.

Á gauche apparait un camion rouge, les enfants et les grands ont une passion pour les camions rouges, il soulève une poussière ocre, il arrive en tempête.

Dans le lointain se dentellent des collines pourpres et d'autres violettes plus éloignées.

Le ciel à l'horizon est rosé et s'élève en haut de la toile, bleuté, mais embouteillé de nuages aux nuances magenta, vermillon.

Il n'y aura rien de plus, je veux qu'on sache que les Touaregs ces hommes libres vont monter dans le camion en colère.

Sur l'arrêt de bus sont affichés des horaires, l'heure de la liberté sonne au moment voulu, le camion rouge va les emmener vers leur destin.

 

C'est un départ pour la vie.

Je sais enfin ce que je vais peindre tout est devant mes yeux, je prends une autre toile qui convient mieux, je dessine au crayon les dunes les hommes le camion les collines, je sélectionne mes pinceaux, je prépare ma palette de couleurs.

Quand je peins je n'ai jamais faim, je ne bois pas non plus , et ma bouche a l'haleine fétide des corps en fièvre. Un étrange virus me paralyse ne permettant que deux mouvements, celui de la main qui va et vient de la palette à la toile et celui des yeux qui la dirigent.

Je termine le tableau très vite, j'ai eu si peur que ma prescience s'évapore dans les vapeurs d'essence de térébenthine, je n'ai pris aucun recul, à peine ai-je respiré, le temps s'est arrêté.

Je fume enfin une cigarette et je me lève de mon siège, à cette nouvelle distance je regarde le tableau et...je n'en crois pas mes yeux!

Bien sûr les Touaregs je les ai peints en bleu, et dans ce feu d'artifice de rouges on ne voit plus que ce bleu.

 

J'ai beau me dire que mon erreur est sincère je suis effondré.

Je déplace la toile vers la tache de soleil au pied de la fenêtre.

En fait le temps ne s'était pas arrêté, dehors c'est un soleil couchant qui brille, et ce soleil est rouge, et il annonce déjà demain, il dit que demain il y aura du mistral et il dépose un voile de lumière chaude abricot sur le tableau.

C'est la nuance de rouge que je n'ai pas utilisée et elle donne à la robe de mes libres Touaregs des chatoiements oranges.

Je l'ai fait ce tableau rouge que mon fils m'avait demandé.

Il ne prend sa couleur véritable qu'à la fin du jour, c'est un tableau de la fin, en définitive, quand je le voulais commencement.

Inconsciemment je me suis glissé dedans. Mais je sais que dorénavant je renaîtrai avec lui à chaque fin du jour et que mon fils pourra dire "salut p'pa te revoilà!".

 

Jean-Pierre C.

 

 

Pour dire le parc de la Barbière

 

Des horizontales, des verticales, peut-être un à plat pour le ciel où glisseront quelques nuages ...

 

Un immeuble, masse verticale traversée d’horizontales. Un promeneur seul : une verticale, trois promeneurs côte à côte : une horizontale. Verticales : des grilles, des troncs d’arbres, des fenêtres hautes, des échafaudages, des poteaux. Horizontales : des balcons, un muret, un banc, des bancs... Les coups de couteaux deviennent rapides, précis. Verticales. Horizontales. Je mélange des gris, des ocres, du noir... Attention, la voilà.

 

Lâcher les muscles, desserrer les dents, reposer un instant la main, arrondir le coude : dans un rayon de soleil, elle va traverser, appuyée sur la poussette, quatre bambins gambadent autour d’elle, un ballon s’échappe vers le ciel. Je respire.

 

J’ajoute quelques notes colorées : un peu de vert en bas, quelques jaunes et rouge en remontant et le bleu oui, toujours, tout en haut.

 

Je pose la palette, je nettoie les pinceaux, mes mains, douloureuses encore, je suis revenue dans l’atelier. Je réchauffe un reste de café, je m’assois et je le regarde. Bientôt, il ne m’appartiendra plus. D’autres yeux pèseront sur les formes et les couleurs, d’autres cerveaux interprèteront à leur image. Que garderont-ils. Je ne veux pas savoir. Si, je veux savoir. Je peints, est-ce œuvre utile.

 

Hélène R.

 

 

Le peintre peint

 

J’ai pris un temps fou pour installer mes couleurs. Aujourd’hui je n’ai choisi que des rouges, des jaunes, des oranges. Bien sûr j’ai une idée mais elle est un peu vague. Un soleil couchant, classique mais flamboyant. J’aimerais que tout soit fini dans la matinée. Je ne retouche jamais un tableau achevé. Si je pense qu’il est raté, je le détruis. Je dois l’exécuter en un minimum de temps, dans une économie de gestes. C’est pour cela que je réduis le nombre de mes couleurs. J’ai déjà préparé quelques mélanges. Je ne trace rien au crayon. Le soleil, je le dessine en deux ou trois traits épais de gouache. Il est en bas à droite d’une toile de cinquante centimètres sur un mètre posée verticalement.


Le reste sera le feu, la chaleur de l’astre. Je pars d’un rouge orangé pour le centre puis peu à peu j’éclaircis à l’aide du jaune pour enfin me servir du jaune pur qui va remplir presque tout le haut du tableau.


J’applique de petits coups de pinceau. J’utilise aussi le couteau que je surcharge pour le centre du soleil et que j’abandonne pratiquement quand j’utilise le jaune. J’essaye de maintenir une progression de l’épaisseur du centre vers les bords. Je travaille presque sans retoucher, une heure ou deux. Parfois je bois à une petite bouteille d’eau et je prends du recul.


Quand il ne reste plus aucun blanc et que l’astre rayonne sur le tableau, je pose mes outils et invariablement je m’assois sur le vieux mais confortable canapé installé contre le mur de l’atelier. Je reste alors à contempler mon travail essayant d’imaginer ce que d’autres yeux verront.

 

Roland G.

 

 

Peindre en corps

 

Le corps

Le corps bien droit, les pieds bien calés au fond de mes chaussures, j’essaye d’adopter une position ordonnée, tout au moins au début, car petit à petit, au fur et à mesure que je peins, je sens bien que mon corps s’incline un peu vers la droite, que mes pieds s’écartent, que je me penche en avant, comme aspirée par la toile, puis en arrière pour juger du résultat. Mon corps fait ce qu’il veut. Il ne m’appartient plus.

 

Les bras et les mains

Mes bras et mes mains sont souples au début. Mes gestes sont gracieux, le pinceau me semble si léger que j’ai l’impression qu’il se déplace tout seul, que je n’en suis plus maître, que c’est lui qui ordonne et moi qui obéis. Et puis, au bout d’une heure ou deux, je commence à ressentir des crampes dans le bras droit et ma main n’est plus aussi habile. Mes doigts se crispent, se raidissent. Alors je me décide à faire une pause et moi qui ne fume jamais, j’allume une cigarette.

 

Les yeux

Mes yeux, vifs et précis au début, occupés à évaluer les formes, les reliefs, les moindres détails, sont peu à peu saturés par autant de couleurs vives. Tous les tons se mélangent de façon anarchique, je ne vois plus la toile mais un véritable kaléidoscope géant. La fumée de la cigarette pique et irrite mes yeux. Je pleure, je renifle. Je commence à y voir vraiment trouble. Les visages sur la toile se déforment et s’animent. J’ai l’impression qu’ils sont vivants.

 

Le cœur

J’écoute les battements de mon cœur tout empli de fierté quand mon œuvre est finie. Il me semble qu’il ponctue de façon harmonieuse les quatre saisons de Vivaldi que je ne manque jamais d’écouter quand je peins. Il explose littéralement à chaque coup de cymbale et une onde de choc me traverse alors de part en part.

 

Voilà, j’y vais, je sens que le moment est venu, que c’est maintenant ou jamais.

 

Je pousse la porte de l’atelier. Elle grince comme d’habitude. L’odeur de térébenthine me prend à la gorge, comme d’habitude. Mais aujourd’hui je ne reculerai pas. J’évite un amoncellement de cartons qui jonchent le sol, je contourne le vieux fauteuil à bascule, ramasse au passage mon pinceau préféré et vais m’installer devant la toile qui me parait soudain immense. Mes couleurs m’attendent, fidèles mais en désordre.

 

Je m’installe bien droite, les pieds bien calés au fond de mes chaussures, et j’observe, j’observe ce tableau commencé depuis si longtemps et lâchement abandonné. Et les personnages m’observent aussi.

 

Mais aujourd’hui je suis inspirée. Je ne vais pas les laisser tomber. Je ne les trahirai pas. Je saisis le pinceau après une grande inspiration. Il est si léger que j’ai l’impression qu’il se déplace tout seul, que je n’en suis plus maître. Un peu de jaune par ici, une touche de brun par-là, trois nuances de vert pour les arbres, un rose tendre pour les visages. C’est lui qui ordonne, moi je n’ai qu’à obéir. Peut-être veut- il me faciliter la tâche ?

 

Je me penche à gauche, à droite, mes yeux sont écarquillés, émerveillés. Les heures passent. Mais au fur et à mesure, mon bras se raidit, le trait devient moins précis, j’allume une cigarette. Je pleure, je renifle. J’y vois trouble maintenant. Les visages sur la toile se déforment et s’animent. Il me semble qu’ils grimacent, qu’ils me jugent.

 

Je sens l’angoisse qui monte, ne pas la laisser m’envahir, surtout ne pas trembler. Il faut absolument que je finisse cette fois-ci. Je sais que si je m’enfuis encore aujourd’hui, je ne remettrai plus jamais les pieds dans cet atelier, et cette idée m’est insupportable.

 

Dominique D.

 

 

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