La clef des songes
" Un rêve de caresse au réveil est une chance à saisir des deux mains "

RÊVE D’ÉCRITURE
La journée commence
café céréales jus de fruits
Il est temps de s’y mettre
La vaisselle ?
Ben oui, la vaisselle de la veille...
Qu’est-ce qui est le plus horrible :
Faire la vaisselle
ou la voir traîner sur l’évier ?
Il est quelle heure ?
Pas le temps de passer l’aspirateur
courir à la bibliothèque
Ah... Justine est là aujourd’hui
son bavardage assommant
pendant que j’enregistre romans et bandes dessinées
Ne pas oublier le pain
Sortir un steak et une pomme de terre
avaler quelques tranches de mandarine
S’asseoir devant l’écran
s’ennuyer devant un bout de série américaine
Le téléphone
« D’accord, demain
rendez-vous avec le maire de quartier »
Sortir le dossier, relire le budget
peaufiner les arguments...
Dans le jardin
les herbes mortes
rougissent dans le soleil couchant.
Mais une lumière vient de s’allumer en elle. Elle se lève, une immense couverture tombe de ses épaules. Elle va s’asseoir devant le bureau du grand-père et se remet au travail.
Elle relit le chapitre 9 qu’elle a terminé hier. Elle souligne quelques mots qui lui semblent trop pauvres, une phrase aussi qui ne coule pas suffisamment. Il faudra y revenir, mais pour l’instant elle écrit : Chapitre 10.
Quand elle a commencé d’écrire cette histoire, le scénario tenait en quelques lignes, mais, comme toujours, les bouts de fil deviennent très vite de grosses pelotes qu’il suffit de dérouler. Les personnages s’animent, s’enrichissent. Elles aiment ces moments où les hommes, les femmes qu’elle connaît rencontrent son imaginaire et vivent une autre vie.
Le chapitre 10 sera donc celui où cet imbécile de Serge va se découvrir un autre centre d’intérêt que la gastronomie...
A propos de gastronomie, elle mangerait bien quelque chose. Sur la table de la cuisine des petits plats l’attendent. Elle trouve cela normal et grignote pendant que dans sa tête Serge ouvre un livre qui n’est pas un livre de cuisine.
La voilà de nouveau à son bureau. Elle s’interroge. Ce chapitre est peut-être en train de casser la dynamique qui prenait forme dans les quatre ou cinq chapitres précédents... Elle attrapent quelques feuilles blanches, notent quelques réflexions, quelques idées qui lui semblent plus percutantes et décide de faire une pause afin que tout cela s’organise dans sa tête.
Elle sort marcher un moment à travers les pins ; ira-t-elle jusqu’à la mer ? Bonne idée ! Elle rentre, ramasse un papier et un crayon et descend jusqu’à la plage. Elle contemple un moment le sable, les vagues, les rochers et tout à coup elle le voit : Serge, sur les rochers là-bas, tout nu, qui s’élance et jette ses 100 kilos dans la mer. Les mots sont là, les phrases s’enchaînent, le rythme s’accélère.
La voila rassurée. Elle rentre, prend un douche, choisit une serviette dans la pile bien rangée. Des serviettes bien rangées ? Elle ne prend pas le temps d’y réfléchir, trop heureuse de se remettre au travail.
Ecrire, noircir des pages pour dire le monde qu’elle porte en elle, le monde...
Qu’est-ce que c’est ?
Elle ouvre les yeux
La pièce est toute noire
Dans sa poche
le portable s’alarme :
« Réunion Syndicat
20 h 30 »
- Eh bien, j’ai fait une sacrée sieste.
Elle attrape un bout de pain
et un dossier bleu
sort en courant
saute dans la voiture.
- Et tu voudrais écrire un livre
de 10 chapitres ?
Tu rigoles,
j’ai pas le temps.
Hélène R.
" Un rêve de loukoum à la pistache est un brouillard sur la Tamise "

Le Rêve
La pâte à pain malaxée, chaude à force de malaxage, remuée tapée maltraitée, existe à présent en dehors de mes mains, rebelle, elle gonfle, aérée par tant de tripatouillages.
Cela me rappelle la polenta préparée en famille dans un grand chaudron que chacun à son tour avait remué et cela au bout d'un temps long comme la gourmandise inassouvie, jusqu'à ce que l'on voit et l'on entende la polenta soupirer.
Et c'est moi qui soupire à présent parce que je sais, même si elle fait sa belle, que ma pâte n'est pas prête, et qu'il me faudra la travailler encore et encore avec mes mains arthritiques, la pétrir mécaniquement, d'un air absent comme dans un demi sommeil.
Et la pâte me parle, elle dit "tu n'y es pas encore, allez un petit effort courage, détends tes mains".
Je lui réponds machinalement à haute voix «Sois sage ô ma douleur, et tiens-toi
plus tranquille, tu réclamais »
-"de la farine" me dit la pâte
"rajoutes un tout petit peu de farine",
et elle attend patiente et sûre de ce qu'elle est.
Alors je fais ce qu'elle me demande, je rajoute un tout petit peu de farine, mais un dialogue je m'en aperçois est amorcé.
Des mots me viennent, qui ne sont pas de moi, soupirs de ma mémoire
ils sortent inconsciemment, «Sept cavaliers quittèrent la ville au crépuscule par la porte de l'ouest qui n'était plus gardée»,
-"c'est toi qui es à l'ouest, mon pauvre gars, ces mots ne sont pas les tiens et c'est ceux-là que j'aimerais entendre",
je fais comme si je n'avais rien entendu,
je dis
«Lui pas si bête, il fait des voiles, et il fait des voiles pour que les bateaux emportent les enfants des autres»,
et puis
«Je ne pouvais pas à ce moment-là imaginer leur émotion à eux. Moi j'avais six ans et je courais vers mon passé.»,
-"toujours le passé toujours ces mots rebattus et maintenant ces larmes qui coulent de tes yeux bêtement, tu ne vois pas qu'elles me mouillent! rajoutes de la farine tiens! moi aussi je peux en citer des phrases «Mon cœur avait trois portes»"
Oui bien sûr, de l'eau de la farine et de la levure, trois portes que je ne cesse de battre!
-"«La vie est là simple et tranquille»"
Çà, je n'y ai jamais cru.
-"«Dis-moi tout simplement qu'elle ne t'aime pas!"
Tais-toi!» je dis à la pâte, tu ne sais rien de l'amour et du passé.
Je lui ai dit -Tais-toi!- c'était aussi la suite de sa citation, la réalité s'est tissée avec le jeu des mots.
Je sors de l'état second dans lequel je m'étais plongé pour travailler et dans un soupir de lassitude je pense "Pâte à pain quels mots te fallait-il?", mais elle ne répond pas, plus, elle est prête enfin, prête à passer au four où elle deviendra corps de Dieu où tartine pour le petit déjeuner.
Je la laisse reposer à présent, et quand on me demandera plus tard, si on me le demande, comment je fais mon pain (houm, qu'est-ce qu'il est bon! ton pain est un pain de rêve!), je répondrai, mais, comme tout le monde, avec de l'eau de la farine et de la levure, et je ne dirai pas que celui-là a été fait aussi de larmes,
de paroles écrites et dites, et de paroles cachées à découvrir encore.
Jean-Pierre C.
" Un rêve de l'enfance est ce qu'il y a de mieux "

La vieille dame a glissé doucement dans la somnolence qui prend souvent les personnes d’âge, après le repas. Ses genoux, qu’elle avait relevés pour y appuyer son carnet, s’affaissent lentement, son crayon lui tombe des mains. Sur la feuille, la dernière ligne descend en gribouillis informe… Alors, derrière ses paupières closes, Anne s’évade et glisse, patins à roulettes aux pieds, tout au long du rayon de soleil qui traverse les persiennes croisées.
Anne a quinze ans, elle glisse sur les trottoirs de Nice, elle joue à effaroucher les pigeons poussifs qui s’envolent juste avant qu’elle ne les atteigne, elle descend l’avenue de la Victoire vers la mer, vers les cris d’enfants et les glapissements des mouettes qui couvrent le soupir du ressac.
Place Masséna, Anne déchausse ses patins, entre dans la librairie et saisit un livre qu’on a posé bien en évidence sur une table au milieu de l’allée centrale. Le livre porte le bandeau rouge des prix Goncourt, c’est un roman de José Cabanis, « La bataille de Toulouse ».
Anne se laisse glisser sur le parquet entre deux rayonnages et commence à lire : « On ne manque pas de courage, les premiers jours. On se dit : je pouvais donc supporter cela… » Celui qui écrit vient de rompre avec Gabrielle, une femme qu’il aime depuis toujours, une femme impossible à aimer « Je l’ai souvent dit à Gabrielle : je ne peux plus écrire depuis que je te connais »
Anne, le livre au creux de ses genoux, relève la tête. Depuis qu’elle a commencé d’appréhender le langage, ce formidable vecteur vers l’autre, elle vit sa vie en même temps qu’elle se la raconte. Elle s’évade de son quotidien ordinaire à bord d’histoires inventées et, comme d’un banal sapin coupé dans la forêt on fait un sapin de Noël, elle orne, elle enlumine, elle accroche bougies et guirlandes …
L’homme, l’écrivain, libéré de Gabrielle, décide d’écrire « un long roman, un vrai roman avec une foule de personnages… Je montrerai les générations qui se succèdent ici, le parc dont les arbres grandissent, la courbe et l’enchevêtrement de toutes ces vies (…) Je ferai revivre tous ces morts (…) Il me suffit de me lever très tôt, chaque matin, et d’écrire, tous les plaisirs du monde ne valent pas celui-là. »
Et tout au long des pages José Cabanis commence à raconter le si bel amour qui unissait Monsieur et Madame de Cantalauze, ses arrière-grands-parents, dont il habite toujours la maison. Cet homme et cette femme s’aimaient, leur seul chagrin c’était l’enfant espéré qui jamais ne s’annonçait.
Les canons de la bataille de Toulouse résonnent au loin et Madame de Cantalauze est seule, terriblement inquiète pour son époux qu’elle aime et qui se bat, son époux dont elle est sans nouvelles depuis deux longues années « … Ce fut le galop d’un cheval, juste sous sa fenêtre qui la réveilla. Elle entendit le marteau de la porte, plusieurs coups violents et elle eut peur. Elle se leva et se demanda ce qu’elle devait faire. Quelqu’un montait l’escalier très vite, courait dans le couloir. Elle ouvrit la porte. Elle vit dans la pénombre une silhouette qui s’immobilisa brusquement, et une voix qu’elle connaissait lui dit : C’est moi (…) Le bonheur, où le trouver plus vif que dans cette chambre, cette nuit-là ? Au début de l’année suivante naquit une petite fille, qu’on nomma Angélique »
Gabrielle n’a pu avoir d’enfant « Pour nous aussi vint le printemps, qui n’apporta rien… » Alors Gabrielle prend un billet d’avion pour la Grèce, elle ne lui propose pas de l’accompagner, elle part seule.
« Je l’ai donc menée jusqu’à Orly et suis revenu ici avec la pensée de ne jamais la revoir. C’était l’occasion que j’attendais. J’ai écrit cette lettre, que j’ai lue et relue et que j’ai envoyée, et je n’ai plus rien su ni ce qu’elle pensait, ni ce qu’elle faisait, ni si elle était malade, ou heureuse peut-être, ou triste »
Alors le roman rêvé s’efface et se déroule, tout au long des pages, l’analyse torturante de cet amour avorté, ce qui s’est passé tel jour, et tel autre, ce qu’il a dit et ce qu’il a tu, les gestes qu’il a fait, ceux qu’il aurait dû faire …
Anne lit les mots écrits par cet homme qui disent, et ça la touche au cœur, qu’il faut écrire en se dépouillant de tous les artifices, le cœur à nu, ne pas chercher à faire beau, mais vrai. Amener à la lumière de la page ce qu’on trouve tout au fond de soi, sans pudeur et sans complaisance, et l’écrire avec des mots simples pour que celui qui les lira s’y reconnaisse et qu’il ne se sente plus seul. « C’est cela qu’il faut écrire et rien d’autre, qui m’intéresse autrement que toutes les histoires inventées (…) On me demande souvent : Votre prochain livre ? Mais je n’écris pas ce que je veux et rien n’est plus difficile qu’écrire. J’imagine que c’est cela que durent éprouver Adam et Eve chassés du Paradis Terrestre : un grand jardin merveilleux qu’ils connaissaient bien, mais où ils ne pouvaient entrer. Ils en faisaient le tour, comme moi. Mais la porte cède sous mes doigts »
Dans les villes au bord de la mer la lumière est particulière, un reflet vivant se pose sur toutes choses, il révèle, il éblouit. Anne écoute résonner en elle la dernière phrase de La Bataille de Toulouse, elle sait déjà que cet écho n’est pas près de s’éteindre. Sur ses genoux, les pages du livre feuilleté par le vent battent comme des ailes « C’est cela qu’il faut écrire », relit-elle.
Elle chausse ses patins, se lève et s’échappe, elle tient le livre contre sa poitrine et elle patine de toutes ses forces vers l’horizon qui s’inscrit en bleu au bout de la rue, entre les immeubles blancs. Derrière elle, dérisoire, le libraire gesticule et crie qu’elle a volé le livre.
Anne-Marie L.
" Un rêve de futur est une chanson : Madame Rêve "

Rêves
Parking des allées de l’Oulle, nous replions la table, rentrons les casseroles.
Ce soir c’était coucous pour les gens de la rue.
Ceux qui ont froid, faim et sans abri
Des gens comme moi. Eux ont chuté plus bas car personne n’était là pour les aider, les écouter, les voir.
Retour à la voiture, France Inter.
Étienne Daho nous parle de la réédition de son disque : Condamné à mort.
C’était il y a deux ans au Palais des papes avec Jeanne Moreau. Un texte de Genet.
A la fin du spectacle.Collé au siège. Beau.
Jean Genet ne pouvait savoir qu’un jour son texte serait lu et chanté.
Au début il avait refusé. Mais après rencontre avec une chanteuse musicienne il donna son accord.
Merveille.
Après les concerts D’Arno, de Baschung.
Pourquoi ne pas écrire des paroles de chanson ?
Dans les yeux de ma mère, elle est là, LA mienne, alors.
Un petit café, une clope et un cahier, un stylo.
Ma mère elle avait dans les yeux la joie des gens qui donnent.
Ceux qui chaque jour apportent un mot gentil.
Ma mère je m’en souviens sur la mob bleue
L’infirmière a la mob
Ma mère elle savait soigner les maux.
Ma mère elle avait dans les yeux l’Arménie.
Mais pourquoi tu es partie sans tout me dire ?
Ma mère elle avait beaucoup de secrets. Racontes moi, dis-moi.
Ma mère je la quitte, je l’ai quittée pour être libre.
Dans le Gardon, je rêve.
La haut au bord de la falaise : On m’a vu dans le Vercors sauter à l’élastique.
Dans le Gardon je rêve
Bonjour Monsieur Baschung
Au bord si près du vide.
Abrupte la falaise, Abrupte la vie.
Dans le Gardon je rêve
La rivière est le sang qui coule dans une artère de calcaire
Sinueusement elle avance : rapides, tourbillons, étendues calmes
Dans le Gardon je rêve
Je vole, vole libre comme l’aigle porté par le vent
Dans le Gardon je rêve
J’enlève mon bonnet bolivien
Alain soulève son chapeau
Salut
Dans le Gardon je rêve
Une phrase, une seule chantée par vous, Monsieur.
Christian P.
" Un rêve de princesse des escargots est le commencement d'une histoire "

Rêve
Laisse venir. Laisse monter...
Ton coeur s'assoupit et des voiles se tendent pour t'emmener loin dans le monde d'au-delà des mots, des apparences, tout près de la blondeur enfantine.
Ferme les yeux….
Il était une fois une fillette dans la clairière des mots. Elle s'appelle Lilirose et n'a pas six ans. Elle pousse le portillon du jardin des fées. Une lumière tamisée l'attend. Ses amours d'avant sont tous là. Ils lui tendent la main, l'entourent de leurs bras chauds. Le chemin est léger, constellé de bouquets rose buvard. Viens, lui disent-ils. N'aie pas peur. Nous serons toujours là pour toi.
Laisse venir. Laisse monter... Dépose ton âme et réchauffe-toi. Laisse-toi aimer. Nous avons déroulé pour toi le tapis de la volupté bienheureuse. Il était une fois, juste pour toi. Lilirose se laisse bercer. C'est la toute première fois. Le jardin est doux ; une fontaine de joie coule parmi les résédas. Elle pose ses petits pieds fins sur la mousse immaculée. Elle sent la chaleur l'envelopper dans un cocon soyeux. Une nuée de papillons irisés volette autour d'elle.
Laisse venir. Laisse monter... Grand-Mère Dragée a préparé ton dessert préféré. Grand-Père Bonbon verse un chocolat chaud. Les fées sont là et t'invitent à danser. Lilirose chante. C'est comme une coulée de miel qui inonde son âme d'enfant. Son chant monte dans l'espace azuré. C'est une immense bulle qui n'en finit pas de grandir et dans laquelle elle s'installe pour flotter. La voilà qui s'élève au-dessus des arbres, au-dessus des nuages.
Une sirène retentit du fond des vallées. Sidonie s'éveille tout étonnée. Les fées se sont évanouies. Le jardin s'est éteint. Elle est dans son lit et frotte ses vieilles mains sur ses yeux, avant d'arrêter le réveil. Au revoir Grand-Mère Dragée, au revoir Grand-Père Bonbon, à bientôt dans un prochain rêve.
Françoise C.
" Un rêve de raisin en automne est une petite fontaine de jouvence "

Rêve
Je ne sais plus qui a dit : « Un jour j’irai vivre en théorie parce qu’en théorie tout est plus facile ». Moi c’est en Utopie que je rêvais de vivre. Un pays sans guerre, sans séisme, sans violence, sans misère, sans SDF, sans dictateurs, sans famine, sans tsunami, sans catastrophe nucléaire, sans pesticides, sans drogues, sans divorce, sans maladie, sans handicap, sans sida, sans cancer, sans racisme, sans fanatisme, sans terroristes, sans colère, sans vengeance, sans maltraitance, sans jalousie, sans rivalité, sans égoïsme, sans esclavage, sans inégalités. Un vrai pays de rêve !
Alors j’ai fait le grand voyage, j’y suis allée en rêve en Utopie. J’y ai passé toute une nuit. Certes au premier abord, tout semble idyllique. Tout le monde est libre, beau, gentil, bienveillant, calme, serviable, souriant, bien intentionné, affectueux, pacifiste, écologiste. Tout le monde aime tout le monde. Les animaux ne sont ni exploités, ni massacrés, ils vivent paisiblement dans des prairies paradisiaques et meurent de leur belle mort. D’ailleurs il y a belle lurette qu’on ne les mange plus en Utopie. Tout le monde est végétarien.
Plus j’avançais dans ce pays rêvé, plus je me posais la question du sentiment amoureux. Comment aime-t-on en Utopie ? Puisqu’on aime tout le monde d’égale façon, on ne peut pas connaître la passion amoureuse, celle qui fait battre le cœur si intensément. Si tous les sentiments sont égaux, calmes, sans surprise, tout est éminemment prévisible. Je n’ai pas rencontré de grand amour en Utopie.
Je me suis posée la même question au sujet de l’art. L’art, qui naît souvent d’une grande frustration ou d’une grande souffrance, peut-il exister dans ce paradis ? Alors j’ai cherché, cherché. Je n’ai pas trouvé de grands peintres, ni de grands musiciens, ni de grands poètes, ni de grands auteurs en Utopie. Il faut souvent beaucoup souffrir pour accoucher d’une œuvre d’art. Et il n’y a pas de souffrance en Utopie.
N’ayant jamais à faire face à la moindre contrariété, au moindre chagrin, les individus ne développent pas non plus de grandes qualités telles que la patience, le courage, le dévouement, le dépassement de soi.
Alors, est-ce qu’on est vraiment heureux en Utopie ? Si le bonheur existe par comparaison, alors comment le ressentir si l’on n’a jamais connu la déception, le chagrin, la frustration, le deuil, le malheur ?
J’ai passé toute une nuit en Utopie et je m’y suis profondément ennuyée. Et j’ai été déçue. Alors j’ai rêvé, rêvé de revenir au plus vite dans notre monde pourtant terriblement imparfait.
Dominique D.

" Un rêve de bleu et rose est comme un vol d'étourneaux qui s'effeuille. "
