Des allumés dans le noir ...

 

 

C’est pas si grave, Monsieur Martin

De Jean-Pierre Petit

 

Le livreur de pizzas est mort. C'est le gardien qui m'a annoncé ça tout à l'heure de sa voix de fausset. Ça m'a filé un coup, comme un crochet à l'estomac. Le souffle coupé, une nausée subite et depuis la sensation de trimbaler une boule de plomb au creux du ventre. Même plus la force de parler. De toute façon il n'y a personne ici à qui parler. Le maton a refermé la porte sans attendre ma réaction. Visiblement c'est pas son problème. Il a l'air de s'en foutre complet, de moi comme du livreur de pizzas.

 

Qu'est-ce qui lui a pris à celui-là de débouler comme un fou devant moi à fond la caisse ? Pas eu le temps de freiner ni de l'éviter. Le scooter est venu percuter la voiture de plein fouet. Rien pu faire. Le gars a valdingué à trois mètres comme un pantin de chiffon.

 

Va falloir leur expliquer tout ça, les convaincre de ma bonne foi. Ils ont l'air de penser que c'est pas un accident, que je l’ai fait exprès. Je l'avais pourtant jamais vu ce putain de livreur. Les autres je dis pas, mais celui-là non. Sans doute un petit nouveau, fraîchement embauché. Faut dire que cette vermine rouge pullule, y en a de plus en plus, tu peux pas faire deux mètres sans en croiser un. Tous à foncer comme des malades sur leurs engins de mort.

 

Que cet enfoiré de livreur ait claboté, c’est pas ce qui me turlupine, mais cette fois c’est cuit, ils vont remonter le fil. Maintenant qu’ils tiennent un suspect, ils vont pas le lâcher. Vont me presser le citron jusqu’à ce que je crache le morceau. Là, ils se foutent le doigt dans l’œil. Qu’ils comptent pas sur moi pour leur balancer des aveux tout bien ficelés, avec des regrets pour les familles des victimes et du repentir en veux-tu, en voilà. C’est pas mon genre le repentir ; les aveux non plus. S’ils veulent savoir le fin mot, ils ont qu’à enquêter, ils ont qu’à faire leur boulot.

 

Qu’est-ce que je leur demandais, moi ? De faire leur boulot, rien de plus. C’était pas compliqué, juste leur boulot. Enregistrer ma plainte et faire leur travail de flic. Ils m’ont ri au nez ces gros nazes, s’en foutaient comme de leur première chemise. « Vous vous en remettrez, Monsieur Martin » qu’ils me disaient.

 

Ils comprennent rien ces cons de flics, ils comprendront jamais rien. Le malheur des pauvres gens, c’est pas leurs oignons. Si j’avais été un mec important, je te fiche mon billet qu’ils l’auraient prise ma plainte. Et avec des courbettes en plus : « Mais oui Monsieur Martin, mais bien sûr Monsieur Martin, on va tout de suite engager des recherches, envoyer une équipe sur place, on va ratisser le quartier, passer la ville au peigne fin, vous inquiétez pas on va lui mettre le grappin dessus à ce salopard. »

 

Maintenant c’est moi qui suis dans la nasse. Fait comme un rat parce qu’un petit imbécile, pressé de livrer sa pizza toute chaude, s’est fracassé sur ma bagnole. Je vais me retrouver au trou à perpète à cause d’un pauvre type qui est venu lui-même se jeter dans la gueule du loup.

 

Et en plus, va falloir que je leur déballe toute mon histoire. « Si vous saviez comme je l’aimais, Monsieur le président, elle était tout pour moi. Nous étions inséparables, unis comme les doigts de la main, jamais l’un sans l’autre, jamais l’autre sans l’un. »

 

Je l’entends déjà ricaner :

- Le couple parfait en quelque sorte, Monsieur Martin.

- Vous ne savez donc pas ce que c’est, la solitude, Monsieur le président ?

- Il n’est pas question de moi, mais de vous Monsieur Martin. N’oubliez pas que vous êtes devant une cour d’assises et que vous êtes accusé d’homicides volontaires avec préméditation.

- Je ne l’oublie pas, Monsieur le président, je ne l’oublie pas. Rien ne serait arrivé sans ce livreur qui a surgi sur le trottoir et a foncé sur nous. Il n’a même pas ralenti, Monsieur le président. Et après… il ne s’est même pas arrêté, même pas un regard en arrière.

- Et vous l’avez haï à ce moment-là, Monsieur Martin ?

- Oui Monsieur le président, je le reconnais, je l’ai haï comme je n’avais jamais haï personne auparavant.

- Et vous avez souhaité sa mort, Monsieur Martin.

- Je l’ai souhaitée.

- Et de ce jour, vous avez voué une haine sans borne à tous les livreurs de pizzas ?

- C’est ça, Monsieur le président, une haine sans borne.

- Et ce malheureux que vous avez percuté avec votre voiture, vous le détestiez aussi, Monsieur Martin. C’est bien ce que vous êtes en train de nous dire ?

- Ce n’est pas moi qui l‘ai percuté, Monsieur le président, c’est lui qui m’a coupé la route. Il s’est jeté sur la voiture, je n’ai pas eu le temps de freiner.

- Et si vous en aviez eu le temps, croyez-vous que vous auriez fait tout ce qui était en votre pouvoir pour l’éviter ?

- Je ne sais pas, Monsieur le président

- Mesdames et Messieurs les jurés apprécieront votre réponse.

 

Je l’imagine comme si j’y étais déjà ce dialogue à la con. Ils vont tout faire pour me piéger. Je les connais sur le bout des doigts, ils veulent se servir de cet accident pour me faire avouer tout le reste. J’ai intérêt à tenir ma langue. Et à brider mes émotions. Faut surtout pas que je leur parle de Jenny. « Elle était étendue sur le trottoir, Monsieur le président, elle baignait dans son sang et ses yeux m’imploraient. Elle est morte dans mes bras, Monsieur le président. »

 

De toute façon, ces salauds ne se laisseront pas attendrir. Je sais déjà ce qu’il va me répondre, le président :

 

- Mais enfin, Monsieur Martin, ce n’est quand même pas si grave. Votre Jenny, comme vous dites, ce n’était jamais qu’un chien.

- Une chienne, Monsieur le président.

 

 

Le piège

De Jean-Pierre Petit

 

Maintenant qu'il était revenu, les enfants du hameau n'iraient plus jouer dans la grange abandonnée. Quand ils le croisaient sur la piste forestière, ils partaient en courant, effrayés comme des moineaux. Il avait disparu durant longtemps. Certains disaient qu'il avait fait de la prison, d'autres qu'il revenait d'un long voyage. Il y avait ceux qui savaient et ceux qui brodaient une histoire dont ils avaient vaguement entendu parler, parce que les gens d'ici parlaient peu. Ce qui est sûr c'est qu'il avait du cœur à l'ouvrage. En arrivant, il avait trouvé la ferme en piteux état, les volets qui se déglinguaient et le toit qui avait souffert des hivers précédents. Il avait tout réparé. Y a que les chemins qu'il n'avait pas touchés. Les buissons avaient poussé partout, en plein milieu, et la pierraille s'accumulait, parfois de gros blocs obstruaient le passage. Mais il n'avait touché à rien. Les enfants avaient fini par l'approcher. Il était pas si méchant qu'il avait l'air. Ils l'avaient surnommé «Jaméjorécru» parce qu'il marmonnait ça du matin au soir. Et peut-être aussi du soir au matin, insinuaient certains. «Jamais j'aurais cru». C'est la seule phrase qu'on lui avait entendu prononcer depuis son retour. De son long voyage, il n'avait rapporté que ces mots. Les autres, il avait dû les abandonner quelque part. Certains disaient que toutes ces pierres qui s'entassaient sur le chemin de la ferme, c'étaient tous ses mots d'autrefois qui lui étaient un jour sortis de la tête. C'est pour ça qu'il ne touchait jamais aux chemins. Les gens de ce coin racontaient des choses bizarres. Aujourd'hui on ne les croirait plus.

 

Il a passé la nuit à poser des pièges dans la montagne, à peine il a pris le temps de manger. Du pain, du fromage et des figues sèches. Entre les mélèzes, il a tendu des filins juste à ras de la neige. La veille, il avait creusé une grande fosse. Sans s'arrêter, comme un forcené. Durant des heures il avait creusé, empoignant tour à tour la pioche et la pelle pour arracher la terre durcie par le gel. Aujourd'hui, il a recouvert le trou avec des branches tressées, puis il a remis une bonne épaisseur de neige par dessus. Le piège est invisible, imparable. Il est mouillé jusqu'aux os mais satisfait. Du bon ouvrage. Boulot de bagnard mais il fallait le faire. Il a mis ses vêtements à sécher contre le poêle. S'est versé un petit verre de gnôle pour chasser la fatigue. Demain il continuera son labeur, encore quelques pièges à inventer.

 

Il s'est promis de ne leur laisser aucune chance, ça fait trop longtemps qu'ils sèment la désolation dans la vallée. Sa vallée, crénom de nom.

 

Il est né ici il y a une quarantaine d'années. Dans cette ferme isolée de tout. Et il continue à vivre ici entre ces quatre murs de pierre qui défient le temps et les éléments. Ici c’est chez lui. Pas question de leur abandonner impunément les chemins et les forêts. Il la défendra bec et ongles, sa montagne.

Tout seul s'il le faut.

Les autres, sont bons qu'à gueuler ou à brandir des pancartes, s'épuisent en parlotes. Des blaireaux, des couards, bons qu'à gémir ou à voter des motions en conseil municipal. Quand il faut agir, y a plus personne. Des lavettes. Il hésite pas à le leur dire quand il les croise. Leur lance ses jurons en pleine gueule et s'ils sont pas contents, z’ont qu'à venir, les bouffera tout crus comme les autres. Mais ils ont trop peur, ils diront rien, s'écrasent comme des merdes. Tous des mauviettes.

Alors, lui, il pose ses pièges. Toute la nuit, sans rien dire à personne, il a tendu des filets, creusé des chausse-trappes, des trucs comme faisaient les Viets autrefois.

Il sait tout faire, monter des murs de pierres, labourer les champs, planter, tendre des collets, sait reconnaître les herbes qui guérissent et les autres, celles qui vous empoisonnent à petit feu ou vous envoient ad patres en quelques heures. Il n'a besoin de personne, il peut tout endurer, le froid, la faim, la solitude. Les autres, qu'ils passent au large ou qu'ils restent chez eux. S'ils veulent tout saccager qu'ils aillent où bon leur semble. Où ça leur chante mais pas ici. Ici pas touche, zone rouge, terre sacrée.

 

Demain, il reprendra sa besogne. Deux ou trois pièges à peaufiner. Après, il attendra. Quelques jours encore à attendre l'arrivée des prédateurs. Seront bien reçus. Ça va leur enlever l'envie de revenir faire leur cirque, vont avoir du spectacle. Il en perdra pas une miette, s'est aménagé un poste d'observation dans les hautes branches d'un mélèze. De là-haut, il verra tout. Ça va être la grande débandade.

Déjà, il imagine le premier salopard quand il tombera dans la fosse. Et les autres derrière quand ils se prendront les filins en pleine poire, il en rit déjà. Vont se tirer dans tous les sens comme des rats.

 

La veille encore il s’était dit ça quand il était rentré transi de froid après une dernière inspection. Il s’était dit ça parce qu’il était dans la colère. Une colère aveugle. Elle a ouvert les yeux d’un coup sa colère, elle est tombée au moment même où il a entendu les cris de la fille. Cette conne était coincée sous son 4x4 au fond de la fosse. Qu’une fille puisse conduire ce genre d’engin, il l’aurait même pas imaginé. Jamais ça aurait pu l’effleurer un truc pareil.

Quand il est parvenu jusqu’à elle, elle ne criait plus. Alors l’hiver s’est refermé sur lui. Un hiver interminable.

 

 

Obsession

 

« Dieu m’est témoin, s’il existe, que je n’ai pas voulu cela ! Et puis, il faut bien vous l’avouer, je n’ai pas toujours été affligé de cette, comment dire ? Infirmité.
Je crois que je peux même dater exactement quand tout a commencé.

 

Nous étions jeunes mariés et nos enfants étaient encore dans ce que l’on appelle l’âge tendre, cet âge où le monde est un décor merveilleux et où les adultes sont des serviteurs aimables et attentionnés. Enfin bref, nous vivions dans une charmante maison de village, assez décrépie, il faut l’avouer, mais nos yeux n’étaient pas recouverts par le voile des ans et nous vivions dans cette ère préindustrielle qui ressemble au paradis. Jusqu’au jour où, anodinement, je remarquai une fine rayure zébrant le carrelage de la salle de bain. Venait-elle d’apparaître ? Y était-elle à l’origine ? Ou bien est-ce-que mon œil, soudain activé par une zone obscure de mon cerveau, venait-il de l’apercevoir ?


Plus tard, le même jour, il me semble, alors que je rangeai la vaisselle sur une étagère dans un meuble de la cuisine, j’en remarquai une légèrement décentrée et, sur une impulsion, je la redressai.
Les jours suivants, le rythme s’accéléra. Un miroir qui ne me semblait pas d’aplomb, fut immédiatement redressé. Un journal dont la pliure m’apparut inadéquate, fut saisi, trituré, rangé. Une tâche surgissait sur un pantalon, une chemise, aussitôt j’ôtai le vêtement souillé, l’aspergeai de détachant et le fourrai dans la machine à laver.


Puis peu à peu j’eus la certitude qu’aucun objet n’avait été à sa place. Un jouet qui traînait sur le tapis devait rejoindre sa boîte d’emballage. Un paquet de nouilles ouvert devait retrouver l’aspect qu’il avait en sortant du magasin et être rangé conséquemment dans le coffre de la voiture. Une brosse à dent, aussitôt utilisée, rejoignait un sachet en plastique hermétique auquel venait s’adjoindre un élastique. Les lunettes reposaient sur le coin du bureau à exactement trois centimètres du bord gauche, la lampe dudit bureau se trouvait immuablement à douze centimètres en haut à droite et devait découper un rond de lumière d’un diamètre de trente-deux centimètres virgule trois.

 

Vous comprenez que peu à peu le paradis se transforma en enfer car allez expliquer, par exemple, à un enfant de trois ans que ses légos n’ont désormais plus d’accréditation et que la seule place autorisée se trouve dans la boîte d’emballage que vous avez été obligés de racheter parce que bien entendu , vous avez jetée celle d’origine.
Et que dire de votre conjoint qui vit maintenant dans l’angoisse de ne pas avoir rangé sa petite culotte au bon endroit ?

 

Evidemment mon esprit était bien trop encombré pour s’apercevoir des conséquences néfastes qu’il provoquait sur son entourage et chaque jour je m’enfonçais d’avantage dans ce monde codifié et obsessionnel.

 

Enfin un matin (je me levai invariablement à six heures douze après avoir laissé sonner mon réveil trois cent vingt-trois secondes), alors que ensommeillé, je posai le pied sur le tapis, je vis ma petite famille face à moi. Ma femme, les bras croisés, l’air revêche, mes deux enfants ayant adopté la même posture, bras croisés, air peu engageant, mâchoires serrées avec pas du tout l’envie de rire.


Leurs discours fut court mais très affirmé et simple à comprendre. Soit je redevenais le papa affectueux, tendre et rêveur et le mari tout aussi affectueux, tendre et rêveur, soit je déguerpissais avec armes et bagages (enfin plutôt avec bagages d’ailleurs car bien qu’obsessionnel, je n’ai jamais possédé d’armes, étant bien incapable d’en comprendre l’usage et le mode d’emploi).


En résumé, il fallait que je change, que je chasse le brouillard qui avait embrumé mon cerveau pour que la vie puisse redevenir ce qu’elle aurait toujours dû être : une mélodie du bonheur.

Ce fut un cataclysme comme si on avait posé sur mes yeux des lunettes magiques qui me dévoilaient la réalité. J’étais abasourdi mais en même temps avais-je le choix de poser ces nouvelles lunettes dans un coin et de reprendre ma vie d’avant ?

 

Maintenant que mes enfants ont grandi et qu’ils viennent me visiter avec condescendance et amusement, je vois leurs yeux fureter à la recherche de scories de mon ancienne obsession mais je constate avec satisfaction qu’ils ne trouvent rien à redire.
De son côté mon épouse, régulièrement, se prend à m’épier et je sens bien qu’elle cherche s’il ne reste pas quelques cicatrices prêtes à saigner sur ce corps indolent mais, elle non plus, ne trouve rien.


Mais quand les affaires du monde me laissent un peu de liberté, je me rends dans ce cagibi secret, dont je possède seul la clef et après avoir soigneusement verrouillé la porte, je contemple cet univers miniature où chaque objet a sa place tel ce verre à pied si finement ornementé ou cette pile de vieux journaux ou encore cet alignement de boîtes en plastique. Alors je caresse avec nostalgie chaque objet et je vérifie qu’ils sont bien là où ils doivent être. Puis, rassuré, j’éteins la lumière et retrouve ce monde si agité ou décidément rien ne tient en place.

 

Roland G.

 

 

Le Salon de l’Agriculture

 

Pour la première fois de sa vie Claudius Longpré se rend au Salon de l’Agriculture. Cela faisait longtemps qu’il économisait pour la circonstance, mais ça y est, il est là porte de Versailles. Il y est venu dans un but bien précis, original, inattendu. Il en rit d’avance tout en faisant les cent pas devant l’entrée principale où règne déjà une grande agitation. Il est arrivé très tôt, bien avant l’ouverture, afin qu’aucun détail de l’organisation ne lui échappe. Il fait un peu frais, il remonte son col et ajuste son écharpe.

 

Les animaux, c’est sa passion. Ancien valet de ferme, il les a toujours cotôyés, nourris, soignés et a noué des liens très forts avec eux. Il n’aime pas les humains, il s’en est toujours méfié, mais adore les animaux qui le lui rendent bien. Mais il les aime libres, libres de batifoler dans les jardins ou les prairies. Ce qu’il ne supporte plus du tout, c’est de les voir enchaînés, enfermés dans des enclos, des cages ou des zoos, ou exploités dans les cirques ou les parcs d’attractions.

 

Etant lui-même claustrophobe, il se met à transpirer dès qu’il se sent empêché, pris au piège. Il se souvient de sa crise de panique la première et seule fois de sa vie où il est monté dans un ascenseur. Et il est persuadé que les animaux éprouvent la même chose que lui dès qu’ils sont enfermés ou privés de liberté. Il s’est juré d’en délivrer le plus grand nombre et c’est ainsi qu’il occupe ses journées depuis des années.

 

Là, pendant qu’il piétine devant le salon de l’agriculture, où décidément les portes tardent à s’ouvrir, il se remémore avec jubilation ses exploits passés.

 

Il se souvient de la fois où il a ouvert le poulailler de la mère Pivoine, et celle où il a crocheté les cages à lapins de son oncle Marcel. Il avait pleuré de joie en voyant volailles et lapins s’enfuir à toute allure dans les prés alentour. Enhardi, il avait fait de même dans toutes les fermes du village et même dans les villages voisins. Aucune serrure ne résistait à son couteau suisse, et il courait si vite que personne n’avait jamais réussi à le rattraper. Ca le mettait en joie rien que d’y penser.

 

Et les chiens ! Il repense au nombre incalculable de chiens qu’il a détachés au gré de ses promenades, même qu’une fois il a failli se faire mordre par un berger allemand peu reconnaissant.

 

Et la fois où il a semé la pagaille dans une animalerie en délivrant souris et perruches. Quelle panique dans le magasin ! Et là encore il avait réussi à s’enfuir en se mêlant à la foule.

 

C’était d’ailleurs ce dont il était le plus fier : jusqu’à ce jour, il ne s’était jamais fait prendre. Il y avait bien des bruits qui couraient sur son compte mais comme il agissait chaque fois déguisé différemment, personne n’était arrivé à donner un signalement précis aux gendarmes.

 

Fort de ses exploits et de son sentiment d’invincibilité, il avait même projeté de se rendre dans les zoos pour délivrer les lions et les tigres, mais là c’était une autre paire de manches. Il avait troqué son couteau suisse contre une espèce de sécateur pour sectionner chaines et cadenas, mais la fermeture des cages et des enclos était inviolable. Et il y avait des caméras de surveillance partout.

 

Il y avait donc renoncé, surtout qu’un autre projet lui tenait maintenant à cœur. Il est tout excité rien qu’en y pensant. S’il est venu au salon de l’agriculture et s’il piétine dans le froid depuis cinq heures du matin en attendant l’ouverture, c’est pour délivrer Fine, la vache star, celle devant laquelle des milliers de gens vont défiler et se prendre en photo. On l’a lavée, coiffée, bichonnée, parfumée, décorée avec des petits rubans de couleur, mais il a vu ses grands yeux tristes à la télé quand elle est montée dans le camion. Il va lui rendre sa liberté et tous ces pignoufles n’auront qu’à trouver une autre attraction pour leurs foutus selfies.

 

Mais tout à coup, du bruit, un attroupement, des voitures officielles, des flics. C’est le Président, c’est François Hollande qui a tenu à être le premier visiteur pour son dernier salon. Claudius Longpré est décontenancé. Il comprend qu’il ne va pas pouvoir entrer, enfin pas tout de suite.

 

Il panique, se frappe la tête à plusieurs reprises. Et soudain une idée, qui lui parait un peu risquée, mais géniale surgit. Et si c’était pour lui une chance inespérée, l’occasion ou jamais d’approcher le Président de la République, de lui parler de Fine et des autres, de plaider la cause animale ? D’autant que, s’il parvenait à la délivrer, elle irait où la pauvre Fine au milieu de cette foule dense ? Elle serait affolée, perdue, alors qu’avec la bénédiction du Président de la République, elle pourrait finir ses jours dans un pré cinq étoiles, avec tout un personnel pour la bichonner. Et lui, Claudius Longpré, serait nommé chef de ce personnel. Il se voit déjà face aux micros et aux caméras, en tête à tête avec le Président qui finirait forcément par le décorer. La mère Pivoine, l’oncle Marcel, tout le village qui le considérait comme un moins que rien, en serait vert de jalousie.

 

Il sentait bien qu’il tenait là sa revanche. Il ne restait plus qu’à trouver le moyen de se faufiler jusqu’au Président et justement il venait d’avoir une idée.

 

Dominique D.

 

 

Il y a Roméo et Roméo

 

Elle passe sur le boulevard, elle a un sac en bandoulière, un sac de toile à longues anses, elle marche bras croisés, elle regarde devant elle, elle ne tourne pas la tête, parfois elle regarde ses pieds.

Je la regarde.

 

Elle décroise les bras, de sa main gauche elle écarte l'ouverture du sac y plonge sa main droite, sa tête regarde dans le sac elle en sort un téléphone, tout cela en marchant, le téléphone dans la main droite elle regarde appuie sur un bouton porte le téléphone à l'oreille droite, elle voit devant elle mais ne regarde plus, elle est dans le téléphone.

De sa main gauche elle range une mèche de cheveux derrière son oreille à laquelle se balance une boucle d'oreille.

Je la regarde.

 

Le quartier est propice.

Propice à ce que je veux faire.

Ce que je veux faire, cela fait déjà deux mois que je ne l'ai plus fait, c'est long mais il faut vivre le cycle, l'excitation la brûlure la descente le vide la peur le dégoût la haine la survie la haine encore, redirigée cette fois, celle qui sauve, et puis l'attente, et ça recommence, le guet la fureur...

Je la regarde.

Je salive.

Je ne peux pas me lancer comme çà, je traque d'abord je suis, je suis des yeux, et dans cette traque, j'existe je suis vivant, mon gibier l'est beaucoup moins que moi.

 

Le boulevard est large très large, peu de voitures y passent, les maisons sont des bâtiments très en retrait de la route.

Et il y a des centaines de balcons.

Des larges des longs.

Des faciles avec beaucoup de prises, d'autres avec beaucoup de prises de risques.

 

Tout avait commencé il y a des années.

J'étais chez des amis, il y avait une fête, beaucoup de monde, des garçons des filles partout, beaucoup d'alcool, du vin surtout, rouge, qui goûtait sur les tables, ruisselait dans nos mots dans nos rires, nos amours nos amitiés nos toquades.

Facile d'y être ignoré, laissé de côté.

Un copain m'a dit "Tu n'y arriveras pas".

"Tu paries?" j'ai dit, je m'emmerdais.

Je suis monté sur une table jonchée de verres en plastique blanc vides renversés, de bouteilles.

J'ai sauté en l'air, me suis agrippé au bas des barreaux du balcon.

Je me souviens très bien, c'était un balcon en fer forgé aux barreaux droits torsadés, les torsades sont entrées dans ma cher y traçant de nouvelles lignes de vie pourpres.

Á la force des bras, un bras après l'autre, je me suis élevé, j'ai pris appui et j'ai enjambé la rambarde, je me suis retrouvé sur le balcon.

Á part mon copain personne n'avait rien vu rien regardé.

Pourtant ce que je venais de faire était si étonnant.

Je m'étais étonné..

Je ne faisais jamais de choses comme çà, jamais je ne me projetais physiquement au milieu du Tout.

Jamais.

Ce que je ressentis alors était proche de l'érection, pas encore mais cet instant d'excitation le sang en mouvement le cœur en chamade et les trippes à nouveau vivantes.

Et personne ne m'avait vu.

Amertume.

Sueurs de l'effort. Joie.

Mais déception.

Je n'intéresse personne.

Colère.

Personne ne m'intéresse depuis.

Je prends je salis je jette.

 

Elle ne marche plus.

Elle s'est arrêtée, immobile, elle est devenue téléphone.

Je retiens ma respiration, la traque demande de l'apnée et un contrôle parfait,

l'excitation n'est jamais laissée libre.

 

Elle descend lentement sa main droite, elle jette son téléphone dans son sac en bandoulière.

Elle regarde le ciel, elle regarde à droite elle regarde à gauche.

Elle me voit.

Ses yeux me balayent de haut en bas puis fixent mes propres yeux.

Elle sourit.

Elle sourit d'un sourire proche de la grimace, proche d'une longue phrase, offert, elle entre dans ma vie comme çà, et de fait, je pénètre la sienne en même temps.

 

Elle se remet en marche, elle se dirige vers un des bâtiments aux balcons tentateurs, entrées de Paradis sorties de l'Enfer.

 

Mais ce n'est pas possible çà!

Un gibier doit rester un gibier.

La seule connivence est celle des rôles, gibier chasseur, ils n'existent l'un pour l'autre qu'ainsi, jamais au grand jamais il ne peut y avoir un sourire , ce sourire, ce dialogue qui n'est ni violent ni prédateur ni appuyé, qui ne dit rien qui dit tout.

Un sourire, un don, une caresse intime.

 

Mon pantalon est mouillé, je rentre chez moi, dans ma maison refuge ma maison misère, sans balcon, sans Juliette.

 

Jean-Pierre C.

 

 

Josette et les trois gouttes

 

Je m’appelle Josette, Josette Chapuis. Je sais, mon prénom est laid, il n’y a pas plus laid… C’est mon père qui me l’a donné : « Josette », comme sa mère, une affreuse bonne femme et une grand-mère qui me faisait honte : elle ne portait pas de culotte sous ses grandes jupes noires et, quand l’envie la prenait, elle pissait debout au milieu de la rue en écartant les jambes …

 

J’ai un prénom ridicule et je fais un métier ridicule. Aucun rapport, me direz-vous ? Voire … Citez-moi une seule écrivaine de renom, une seule femme politique influente, une seule étoile du grand écran prénommée Josette ! Cherchez bien ! Non ? Vous restez muets, personne ne vous remonte à la mémoire ? Ne cherchez plus, les Josette sont coiffeuses, ouvrières d’usine, toiletteuses pour chien ou bien dame-pipi, comme moi.

 

Eh oui, je suis dame-pipi aux Dames de France, rue de la République. Tous les matins à 9 heures, à l’ouverture du magasin, je descends l’escalier qui conduit au sous-sol et je prends possession de mon royaume de faïence. J’enfile mes gants de caoutchouc, me saisis de la balayette et je brique les cuvettes, regarnis les distributeurs de papier hygiénique, frotte les sols au balai-brosse. Quand tout rutile et embaume le pin des landes, je dispose sur la petite table de l’entrée la soucoupe et les trois euros qui servent d’appelants, je prends mon tricot, mon roman, je m’assieds et j’attends le client. Le plus souvent, ce sont des clientes, mais parfois ce sont des hommes venus se fournir en sous-vêtements, chaussettes, chemises et autres pièces d’habillement au rayon du 3ième étage qui leur est dévolu.

 

Lorsque j’ai pris ce poste, après quelques semaines d’exercice et quelques constations, j’ai demandé à Gilberte de la compta de m’imprimer une affichette que j’ai placardée sur le mur des cabines, juste au-dessus du réservoir de la chasse d’eau. L ’affichette disait :

« Messieurs, vous êtes priés de relever la lunette avant d’uriner »

Debout face à la cuvette, dans le temps qu’ils mettent à se défaire, qu’ils portent braguette à boutons à l’ancienne ou fermeture éclair, ces messieurs ne peuvent pas ne pas la lire, ils ont le nez dessus.

 

Eh bien croyez-moi si vous voulez, quatre fois sur cinq, ils ne relèvent rien ! Mon injonction, pourtant courtoise, reste pour eux lettre morte. Ils secouent les ultimes trois gouttes sur la lunette et, après leur passage, je dois marquer ma page, poser mon tricot, enfiler mes gants de caoutchouc imbiber mon éponge de désinfectant et nettoyer le siège.

 

Les premiers temps, lorsqu’un utilisateur se présentait, je lui disais en souriant « Bonjour Monsieur, lisez-bien la petite affiche, s’il vous plait ! » et quand je le voyais ressurgir, soulagé, j’allais contrôler. Macache ! Elles étaient là, les trois gouttes jaunes sur la rondelle de plastique blanc ! Que je sois ferme, directive ou au contraire séductrice et enjôleuse, rien n’y faisait, j’avais toujours les trois gouttes devant les yeux, l’éponge à la main et l’odeur de l’eau de javel dans le nez !

 

J’ai bien songé à démissionner, mais il faut bien manger et que faire quand on s’appelle Josette ? Connaissez-vous une présidente, une actrice, une ... (voir plus haut).

 

Alors j’ai cherché et, dans un premier temps, j’ai bien cru avoir trouvé la parade : j’ai tout appris du piment sur internet et dans la minuscule cuisine de mon HLM j’ai concocté une pommade du feu de Dieu ou plutôt du feu au cul, d’un très beau rouge vif que j’ai rendue incolore et insoupçonnable en la mélangeant à du R392, sur les conseils d’une amie chimiste. Ainsi, quand la coupe était pleine (si l’on peut dire !) et que les pisseurs indélicats avaient dépassé les bornes, je me laissais enfermer dans le magasin et toute la nuit je dépliais les slips, les caleçons, les boxer-shorts, j’en tartinais l’entrejambes avec ma pommade, puis je les repliais dans leurs sachets et les remettais en rayon, à la vente.

 

Pourtant, depuis quelque temps, cela ne me suffisait plus, ma méthode me semblait imprécise, elle ratissait trop large ! Une angoisse m’a prise : étais-je certaine d’atteindre le coupable ? Achètent-ils tous des sous-vêtements ? Sont-ils vraiment punis par là où ils ont pêché ?

 

Alors, je me suis souvenue de ma grand-mère sans culotte qui pissait debout, dans la rue, à l’abri de ses larges jupons… Je me suis faite opérer, je m’appelle à présent Jean-Paul et je viens de dessiner une collection de jupes pour messieurs qui a fait le buzz lors de la dernière Flashions week. A présent ils sont tous en jupe et sans rien dessous !

 

J’ai demandé à Gilberte de la compta d’imprimer une nouvelle affichette, qui dit :

« Les messieurs sont priés de relever leurs jupes avant de s’asseoir ou d’enjamber la cuvette s’ils font pipi debout »

Je viens juste de la poser : on va bien voir …

 

Anne-Marie L.

 

 

Le sommet mythique

 

Pour mes 70 ans, j’en rêvais. Tout était déjà programmé. En juin, le col de l’Izoard, en septembre, le voyage en Kizzizie avec des ballades à 4000 mètres d’altitude. Et surtout le Ventoux, ce sommet mythique que je vois depuis chez moi. Il est beau, il est seul, là-bas. C’est mon col. Et pourtant il est dur.

 

Tout commence par Bédoin, dans la forêt. La bonne odeur des résineux. A partir du chalet Reynard, c’est le désert de cailloux. Là-haut, on le touche presque. Mais chaque virage en cache un autre. Le dernier virage à droite. Tu es là, au sommet. Descente sur Malaucène. Un petit casse-croûte et je repars.

 

La tête, toujours la tête. Cette longue ligne droite à 11/% qui n’en finit pas. Non, pas le pied à terre. J'arrive au pied des pistes. Il est là, il approche.

 

Des voitures, des motos, trop de monde. Mais j’arrive au sommet. Maintenant le plus facile. Descente sur Sault. On repart. La vue sur les lavandes. Je prends mon temps. Les six derniers kilomètres sont communs . Dans l’euphorie, en passant devant le chalet Reynard, je rêve que les spectateurs m’applaudissent.

 

Je le vois, doucement, doucement, mètre par mètre. Dernier virage. J’y suis arrivé.

 

C’était mon obsession, mon projet, mon idée fixe. Et puis, un accident de parcours. En plus le jour de la St Valentin. Même pas une peine de cœur. La machine m’a fait un croche patte.

 

Verdict du tribunal des médecins. « Faudra ralentir. Vous aurez une vie normale ». Mais c’est quoi une vie normale ? Mais pourquoi pendant le test d’effort ne pas forcer ? Je pédalais sans peine. Et pourtant la vue n’était pas extra : un toubib, des fils sur la poitrine.

 

Hier après-midi, je suis allé marcher. Une heure, c’est long. A la fin de la ballade, une branche de cerisier en fleurs. C’est beau. C’est le printemps. La vie repart. J’attends la visite d’un petit oiseau.

Aujourd’hui, je suis avec mes amis écrivants, et je suis heureux.

 

Christian P.

 

 

Le cheveu dans tous ses états

 

Eh bien oui, voilà je le reconnais. Mon truc, c'est le cheveu dans tous ses états. Et pourtant, je ne suis pas coiffeur. Mais voilà, ça m'a pris un matin, je me suis réveillé et assis sur mon lit j'ai eu la vision de ma voisine, en train de peigner longuement sa chevelure devant sa coiffeuse. Ma voisine de gauche, celle qui a un chignon paris Brest sur le sommet du crâne. Elle arbore la même coiffure depuis la nuit des temps. Ce chignon est antédiluvien, rococo, désuet. Il me nargue honteusement, me fascine, m'intrigue, me perturbe. Je me demande si l'intérieur de cet édifice est creux, s'il contient un nid d'oiseau ou des cocons de vers à soie ou encore des toiles d'araignée.

Bref, ce chignon comme on dit m'interpelle. J'imagine toutes sortes de choses qui pourraient se passer dans son antre. Un petit escalier en colimaçon grimperait jusqu'en haut et de là on aurait un point de vue exceptionnel. Cette coiffure m'obsède, j'en mange le matin, le midi et le soir. J'en fais mes week-ends et mes grandes vacances.

 

Cette idée fixe aurait pu s'arrêter là. Si j'avais été raisonnable, je me serais contenté de la vue ponctuelle de cet objet capillaire. Mais non, il m'en fallait plus. Je finis par acquérir la conviction qu'il me faudrait ce chou soyeux chez moi, à demeure, pour pouvoir l'observer à ma guise sans être obligé d'attendre les allers et venues de ma voisine. Je décidai d'agir.

Je me rendis au Toutibrico de mon quartier et j'achetai une énorme paire de ciseaux à découper la volaille. Je fis aussi l'acquisition d'un tablier de jardin avec une grande poche. Et un soir de pleine lune, j'enfilai mon tablier et je me coulai discrètement chez ma voisine. La porte-fenêtre de son salon était entrouverte. Roseline, ma voisine, était occupée à regarder « Télé à chien », l'émission canine sur la deuxième chaîne. Je distinguais sa nuque fine et je pouvais admirer la pièce montée qui tremblotait légèrement sur sa tête, tandis qu'elle semblait somnoler.

Je m'avançai silencieusement, ciseaux ouverts, derrière elle, et là d'un seul coup d'un seul je sectionnai l'objet de tous mes désirs et je le fis tomber prestement dans la poche de mon tablier. Il fit un bruit mou en tombant. Je détalai comme un fou sous les cris de Roseline « mon chignon, au voleur, mon chignon, quel toupet ! » Eh non, ma cocotte, ton toupet tu ne l'as plus, hi hi hi. Je rentrai bien vite à la maison et déposai l'objet du délit sur une sellette prévue à cette intention.

 

Tout aurait pu s'arrêter là. La vie avait repris son cours. A part que ma voisine, Roseline, ne m'adressait plus la parole, ne sortait plus qu'avec un bonne péruvien sur la tête, et proférait des menaces en passant devant ma maison. J'avais confectionné une petite cage en verre dans laquelle j'avais placé le chou-chignon et je passais des heures à l'observer. Toutefois, je me rendis compte bien vite que cela ne suffisait plus à mon bonheur.

Je me mis à loucher vers la tresse de ma voisine de droite, une belle tresse blonde qui devait bien mesurer quarante centimètres et était attachée avec une faveur chaque jour différente. J'en rêvais toutes les nuits, j'imaginais ce trophée trônant sur la cheminée à côté de la coiffe chou. Bref, il me le fallait. Je décidai donc de repartir en chasse.

Mon mode opérationnel serait le même. Un soir de pleine lune, les ciseaux à volaille, le tablier à grande poche, introduction discrète et hop... La veille, j'affûtais longuement mes ciseaux puis fis un peu de courrier pour tromper le temps jusqu'au soir. Sur le coup de vingt heures, je quittai la maison et me dirigeai vers celle de ma voisine de droite.

Couinement léger du portillon, crissement de mes pas sur le gravier, porte-fenêtre entrouverte, avancée à tâtons dans la maison, ça y est. Elle est là, sur son fauteuil, la télé est éteinte, tient un livre dans ses mains. Je m'avance les ciseaux à la main. « Merde, y a plus de tresse ! » Elle avait dû aller chez le coiffeur. Je me sentis défaillir. Je m'enfuis comme un voleur privé de son butin.

 

En sortant du jardin, j'aperçus le chien de ma voisine qui batifolait dans l'herbe humide. « Ce chien, quel beau poil il a ! Tout frisé, bien fourni, d'un joli gris clair ; ça ferait bien dans un coffret en verre sur ma cheminée. »

 

Françoise C.

 

 

Le jardin parfait

 

Il en a repris un !

 

Elle contemple sa main souillée et la colère, la fureur reviennent, intactes. Elle ne voit plus rien des jacinthes blanches, des jonquilles jaunes, des allées de sable blanc soigneusement dessinées, il n’y a plus de rosiers chargés de lourdes corolles. Tout ce temps à tracer, planter, sélectionner, sarcler, nettoyer pour créer un espace net et propre, (surtout propre) et encore une fois sa main est maculée de marron puant. Elle ravale des larmes de rage, serre les dents et retrouve toute sa détermination.

 

Elle lave sa main sous le tuyau d’arrosage, emporte sa binette et son seau dans l’appentis, saisit le coupe-chou dont elle entretient le fil avec grand soin. Elle ricane pour elle-même : « Cher voisin, je suis prête, toujours ! ».

 

Dissimulée derrière la glycine, l’attente commence. Elle restera le temps qu’il faudra. Elle n’aura pas faim, ni froid, ni sommeil tant qu’elle ne lui aura pas réglé son compte.

 

Elle attend et se remémore. Trois ans qu’il est arrivé là. C’était un été torride, sec, et il lui était devenu impossible de dormir les fenêtres ouvertes. Cela avait duré au moins... oh oui ! au moins un mois. Dès le lever du jour, le chantier commençait, un ballet de camion, d’excavatrice, de grue, de toupie à béton jusqu’à la nuit tombée.

 

Un jour qu’elle égalisait la haie de pyracantha large et haute de plus de deux mètres qui la tenait hors de portée des importuns de toutes sortes, il avait réussi à l’apercevoir et lui avait proposé de visiter le jardin minéral qu’il faisait aménager. Elle avait prétexté la sonnerie du téléphone pour s’éloigner au plus vite. Chacun chez soi, chacun pour soi, c’était sa devise. Elle n’avait jamais embêté personne, alors que personne ne vienne l’embêter ! D’ailleurs, elle n’avait pas de téléphone. Depuis, elle taillait la haie aux aurores et tout allait bien ainsi.

 

Mais un jour, ils avaient commencé à apparaître et à souiller son domaine.

Elle se souvient de tous. D’abord, le noir et blanc, et puis le roux avec la marque blanche, le tigré qui était venu se fourrer dans ses jambes (trop facile), le blanc aux yeux bleus (tant pis), la toute tachetée, le tout pelé (celui-là, il l’avait appelé longtemps), du coup le suivant avait été un vulgaire bâtard. Cela faisait sept. A quoi ressemblera le huitième ? Cela lui est égal. Il connaîtra le même sort que les autres.

 

Ce qu’elle ne comprend pas, c’est pourquoi ils viennent gratter la terre chez elle, alors qu’ils ont la même dans leur jardin... minéral !

Un jardin minéral... Depuis tout ce temps ces mots reviennent parfois trotter dans sa tête, sans qu’elle leur prête une grande attention. Il serait temps de savoir à quoi cela ressemble. Avec précaution, elle quitte son poste de guet, s’approche de la haie, se pique un doigt en écartant quelques rameaux et elle voit... Oh ! ce qu’elle voit. C’est un éblouissement.

 

Devant la maison, la terrasse surélevée est immense à présent, ornée seulement d’une courte colonne de granit. Depuis son sommet, l’eau s’écoule silencieusement dans un petit bassin carré. Sur le côté vers le jardin, un déversoir a été aménagé pour que l’eau glisse vers un ruisseau de béton blanc, qui se termine au fond du jardin, dans un autre bassin plus grand et plus profond sans doute, d’où surgit une colonne immense celle-là. Les bords du ruisseau sont dallés sur une grande largeur et accueillent quatre cubes de pierre parfaitement taillés. Le reste du jardin est divisé en rectangle, trois de chaque côté du ruisseau jusqu’à la clôture, blancs vers la maison, à peine ocrés au centre, enfin gris au fond, vers le grand bassin.

Son cerveau lui échappe, ses neurones affolés ne se connectent, des mots seulement, netteté, propreté… perfection ! (oh oui )

 

Tout à coup, son regard accroche quelque chose qu’elle n’avait pas encore vu. Dans un angle de la terrasse, il y a une boule noire posée, solitaire. « Comme un point sur un I -murmure-t-elle- oui, c’est parfait ». C’est alors qu’une autre boule surgit au-dessus de la première, celle-là avec deux jolis petits triangles posés dessus.

« Rhaâ-aie » râle-t-elle quand le coupe chou glisse de ses mains et se plante dans son gros orteil gauche.

 

Hélène R.

 

 

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