"De l'estuaire à la source" ...
Marien Guillé dit de lui même qu'il est "le poète de proximité" ...
Nous en avons eu la preuve le 28 avril au soir tout d'abord
lorsqu'il nous a emmené avec lui dans ses bagages ...
"En 2015 il accompli son voyage le plus personnel à la recherche de l’histoire de son père, qu’il n’a
jamais connu, à Jaipur, en Inde.
Cette expérience se transforme aujourd’hui en une matière brute, "IMPORT-EXPORT", un récit
qui nous fait voyager au loin comme au fond de soi, où l’évasion se tricote avec des fragments de
nos histoires individuelles, sur le chemin de nos propres racines."

Extrait :
« Voilà. J’étais arrivé et j’en avais pour cinq mois. Sac sur le dos, sans avoir dormi dans l’avion, je me suis perdu dans les méandres de Bombay.
Tout de suite j’ai été saisi, emporté par la hâte, la foule, la cohue, la ferveur, la beauté, l’insolence d’un pays à bout de démesure. Je savais pas où j’étais, je savais pas où aller, les rickshaws voulaient vider ma bourse et j’ai du me battre avec un milliard d’indiens pour monter dans le local train.
Au bout de deux jours, j’avais la gorge flambée par la pollution, les tympans brisés par les klaxons, mes yeux brûlaient la poussière, j’étais scruté du matin au soir par des millions de grands yeux noirs, on manquait de me cracher dessus tous les vingt mètres, de m’écraser à chaque coin de rue. Tout allait trop vite. Ils étaient trop bruyants. Trop pressés. Trop croyants. Trop riches. Ou trop pauvres.
...

Crédit photo : Gwendoline Descamps
...
Et dire que j’aurais pu grandir ici…
Qu’est-ce que j’étais venu faire dans ce pays trop grand pour moi ?
J’avais un père à rejoindre, une famille à rencontrer, une histoire à comprendre… et tout le monde me regardait comme si j’étais indien.
Franchement, je pensais pas tenir une semaine… »

Crédit photo : Gwendoline Descamps
Et le samedi 29 avril 2017
Marien Guillé a accompagné les écrivants
dans leur propre voyage
" de l'estuaire à la source "
...

La porte fermée
La porte fermée. C'est le non. Pas d'ouverture. Le refus. C'est tout ce que je verrai pas. Tout ce qui m'est refusé. C'est le définitif. Et pourtant, l'envie est pressante d'aller voir derrière la porte, la porte qui ouvre sur le jardin des fleurs. Je vais devoir le rêver ce jardin qui m'est refusé. J'ouvrirai la porte de mon coeur et je ne le fermerai jamais à la compassion, à l'accueil simple et tranquille. Il y aura toujours une ouverture pour l'autre. La porte peut-être se refermera sur les secrets et je respecterai ce besoin de silence qui accompagne les grandes blessures. Chacun sa porte avec la clef qui n'ouvre que pour soi. Et de temps en temps, le code du cadenas est confié quand la confiance est au rendez vous.
Poupette, la poupée en tissu : elle était là avant ma naissance ; elle m'attendait car j'étais attendue. Elle a été ma compagne de jeux, de câlins, de chagrin, de joie. Elle a changé de déguisement en fonction de mon âge. Je lui faisais la classe avant de la faire à de vrais petits enfants. D'abord chenille, elle est devenue papillon quand l'amour s'est présenté. Puis mes enfants sont venus : le deuxième bonheur de ma vie. Poupette a suivi les jeux de mes enfants.
Grâce à elle, j'ai pu raconter tout ce qu'il y avait eu avant eux. Parfois oubliée au fond d'un placard ou d'une corbeille de jouets, elle a resurgi à chaque étape de ma vie pour me rappeler de ne jamais oublier la fraîcheur, la candeur, l'innocence qui ont fait de moi ce que je suis. Et puis, il y a eu l'arrivée des enfants de mes enfants : le troisième bonheur de ma vie.
Et Poupette s'est transformée tour à tour en bébé fleur, en bébé pyjama, en bébé bouillotte, en bébé chat, au gré des demandes. Elle a changé de maison, de propriétaire, désertant le berceau familial pour passer des vacances à la campagne chez Léane, Neil ou encore Eleina. Elle a subi les outrages du temps, maintes fois rapiécée. Elle est toujours revenue à un moment ou un autre puis a repris son bonhomme de chemin. Parfois, elle m'envoyait une carte postale. Nous ne sommes jamais perdues de vue.
...

...
Poupette me dit : « Françoise, tu as l'intention de partir. Veux-tu bien m'emmener ? Je ne suis pas bien lourde. Je ne tiendrai pas de place dans tes bagages. Je suis ton passé, ton présent. Veux-tu bien m'emmener dans ton avenir ? Mes bras, mes jambes sont usés. Ma tête ballotte mais mon coeur est intact, bien au chaud au fond de ma poitrine ouatée. Il réchauffera ton âme quand la nostalgie surgira au détour d'un coucher de soleil. »
Quand je me promène au détour des lieux qui ont jalonné ma vie, je trouve le sourire de mon grand-père dans le médaillon de mes disparus. Il ne cesse d'irradier dans mon âme et fredonne « Jésus que ma joie demeure ». Avec mon fil de soie, je tisse les jours et les nuits et la joie prend forme comme un léger nuage de chantilly brodé de bleu pastel. Ma chatte Isabelle sur les genoux, je contemple les capucines orangées qui se sont ouvertes à la rosée du matin. Une constellation de petits cailloux roses accompagne ensuite ma route vers la Maison Bleue de Maxime le Forestier.
Mon coeur est d'argile et je porte en sautoir une mèche de cheveux, souvenir de la douce blondeur des miens tandis que les mots de Charles Juliet résonnent dans l'autel d'une chapelle en haut d'une montagne. La silhouette voûtée de grand-père me fait signe d'approcher. « Dis, Pépé, comment est-ce là-haut ? »
Françoise C.

Une page s’est tournée
Pour le pessimiste, une porte fermée fait tout de suite penser à un interdit, un rejet, un refus, une mise à l’écart. Elle est donc source d’interrogation, de déception, de frustration.
L’optimiste n’y verra au contraire que du positif : une porte fermée, c’est la possibilité d’en ouvrir beaucoup d’autres auxquelles on n’avait même pas pensé, c’est l’obligation de faire preuve d’imagination, c’est l’attrait de l’imprévu, de l’inconnu.
C’est « En route pour l’aventure » ...

... La porte s’est refermée, une page s’est tournée
Je pars en voyage, je ne sais pas encore où, j’ignore tout de la destination, mais je sais ce que j’emporterai avec moi : un appareil photos, de quoi écrire, quelques menus cadeaux, de la détermination, de la patience, de l’empathie et beaucoup d’enthousiasme. J’ai pris soin de laisser derrière la porte les mauvais souvenirs, l’appréhension, le doute et la peur.
Je sais aussi ce que je désire trouver là-bas : des gens et des coutumes différents des miennes, découvrir des paysages magnifiques, sentir des odeurs nouvelles, déguster des plats exotiques me délecter de leurs multiples saveurs, écouter la musicalité d’une langue inconnue. Respirer un air nouveau, me réjouir de partager des moments intenses avec des gens fabuleux, m’émerveiller à chaque seconde dans un lâcher prise total.
La curiosité, au sens noble du terme, et l’enthousiasme ont toujours guidé mes choix de voyage. J’aime découvrir, écouter, m’étonner, me réjouir, m’émerveiller, apprendre.
Curiosité pour découvrir les autres mais aussi pour se découvrir soi-même. Quelle personne suis-je vraiment ? Cette soif de découvrir les autres si différents de soi en apparence, n’est-elle pas en fait l’envie de se découvrir soi-même. Peut-être que le fait de voyager sans cesse est une façon de se fuir pour mieux se retrouver ?
Et si la porte fermée était celle de mon inconscient ? De mon moi intérieur ? S’il me disait un beau jour. « Maintenant que tu as exploré tant de contrées et de gens différents, le moment est venu pour toi de faire un voyage intérieur, de faire le bilan de ta propre découverte de toi.
Maintenant que tu as parcouru le monde, te sens tu plus forte, plus apaisée, plus confiante, plus sereine, ou toujours en proie au doute et à la peur ? Te sens-tu si différente de tous ces gens que tu as côtoyés, ou au contraire tellement semblable à eux ? ». Et je lui répondrai : « Différente et semblable à la fois, certes, mais surtout tellement plus riche ».
Dominique D.

On n'est pas obligé
La porte reste fermée
Tes rires claquent
Mon cœur bat
On n'est pas obligé d'attendre
Il y a encore des oiseaux
Et l'herbe pousse verte
Je reste ici
avec mes écrits
Avec mes écrits
Je peux rester ici et vivre
Une attente immobile
Tes rires claquent
Mon cœur se souvient
Que ta tendresse était claire
Je voyage dans le vert d'une page
Et je chante
...

...
Je chante sous les étoiles
Pas d'ennui avec la nuit
Il y a le silence
Et mon cœur qui bat
Le jour ta tendresse est verte
Je me promène et rêve
Que je me promène
Tu ris dans ma tête
Et ta voix fait des feuilles
Je peux partir
Je peux partir
Pour un instant seulement
Aller vers mes tourments
Et cueillir ton rire
Es-tu sûre d'aimer la vie?
La tendresse est verte
Les secondes tournent ardentes
Mon cœur se déplie
On n'est pas obligé de s'attendre.
Catherine F.

L’enfant devant la porte fermée
La porte est fermée. Elle, m’arrête, m’empêche d’avancer, elle m’exclut. Je m’y casse le nez.
Qu’y a-t-il derrière, un secret ?
Puisque je ne peux rien voir, je tends l’oreille, j’écoute, je déchiffre les sons qui me parviennent amortis, étouffés. Qu’y a-t-il derrière cette porte ? Des parents qui se disputent, des parents qui font l’amour ? Je n’en sais rien. Je veux savoir et j’ai peur de savoir. Avant que la porte se ferme, j’ai entrevu une chambre, avec, au fond, une fenêtre, une fenêtre ouverte sur un verger où murissent des fruits forcément succulents, puisqu’ils sont interdits.
Je voudrais avoir de longs cheveux enroulés en chignon, un chignon fixé par des épingles ; avec une épingle je pourrais crocheter la serrure. Je pourrais, si je voulais, enfoncer la porte d’un coup d’épaule, elle n’a pas l’air bien solide, mais la brutalité m’apparaît déplacée, avec cette porte. Alors je lève la main et doucement je frappe, je frappe pour qu’on m’ouvre et j’attends. J’attends longtemps, peur et désir mêlés. Des pas s’approchent enfin, mais c’est trop tard, l’attente a trop duré. D’un coup je n’ai plus envie de savoir, je me détourne et je m’en vais.
Je m’en vais faire mon bagage. Dans mon sac à dos j’empile de quoi me couvrir, un duvet pour dormir un savon pour me laver, une lampe de poche et des livres… Et puis non, pas de livres mais, à leur place, des carnets vierges et une poignée de crayons. Je ne veux pas d’histoires déjà écrites, je veux l’écrire moi, l’histoire. J’ajoute mon passeport pour donner mon nom aux frontières et un peu d’argent d’ici, bien que je me doute qu’ailleurs, il n’aura pas cours. Non, pas de téléphone, je ne veux pas être appelée, ils n’avaient qu’à ouvrir la porte, ils sont restés trop longtemps sans ouvrir. Je les appellerai moi, peut-être, d’un café du bord de la route, ou alors d’une cabine, si je trouve des pièces.
Tout recommencer, ou mieux, renaître ou faire comme si, même si je sais que c’est impossible. Ne pas choisir, ne pas juger ni préjuger de rien, lâcher prise, s’abandonner, curieuse de tout, affamée. Voilà, c’est ça, affamée d’une faim que la vie d’ici n’a pas su combler, la faim pour les fruits succulents du verger, derrière la porte.
...

...
D’ailleurs, pour passer cette porte, a-t-on vraiment besoin de l’ouvrir ? On peut faire le tour, arriver par côté, par derrière, inventer le chemin sous ses semelles, prendre le contre-pied des conduites apprises, des réflexes hérités pour s’en forger d’autres, qui seront les nôtres.
Un jour, au bord de la route on me volera mon sac. Plus de passeport portant le nom qu’ici on m’a donné, plus d’argent, plus de pull-over pour me tenir chaud, plus de duvet pour dormir ni de lampe pour percer la nuit. Seuls resteront dans ma poche, mes carnets et mes crayons.
Je pourrai continuer à écrire, à me raconter, à raconter à mes compagnons de rencontre, la beauté, l’étrangeté et les misères de la route. De toutes ces alluvions déposées sur l’enfant que j’étais, ne restera que le besoin d’écrire, le luxe du langage. Voir, goûter, toucher et nommer toutes choses. Valeur ajoutée des mots, richesse inestimable d’une vie parallèle, d’une double vie.
Souvent on se moque de nous, nous qui nommons. On nous traite de rêveurs, d’inutiles, de marginaux, même : « Oh toi, » nous dit-on « toujours dans tes livres, dans tes carnets… » Eux ils sont dans l’action, ils impactent le monde, comme ils disent, ils infléchissent le sens des choses et ça les bouffit d’orgueil. Nous, accroupis, on grave dans la cire, on gratte le papier, on écrit sur le sable, et tant pis si la vague efface, on témoigne, on révèle, on invente, on s’accommode du mensonge pour traquer la vérité vraie.
Au début du voyage, sur la page de garde de mon premier carnet est apparu, écrit à l’encre sympathique et révélé au brasier de la route, un avertissement quelque peu ironique : « Prends garde, ne te prends par pour Dieu, même un tout petit dieu, toi qui, avec tes mots, recrée le monde ! »
Anne-Marie L.

AIMER
Du Cœur Montagne jaillit le Fleuve Amour qui irrigue tout le territoire. Sans lui, les Collines de la Voix ne savent pas vibrer, les Vergers de la Création portent des fruits secs et amers et les Jardins du Partage restent stériles.
Je suis son cours, qui m’emmène vers la Mer Infinité. J’évite au passage de me fourvoyer sur les canaux qui tarissent dans les Déserts de l’Absence ou disparaissent dans les Avens de la Peur.
Pendant ce long voyage, je m’arrête parfois à l’ombre d’un vieux platane, je m’enfonce avec ses racines et je retrouve la source de toutes choses.
Jusqu’où s’étend le territoire ? Je n’aurai pas le temps, par les forces de tout l’explorer.
...

...
Parfois aussi, je me dis qu’il faudrait oser franchir les frontières vers les Autres Possibles.
J’ai essayé un jour ; je me suis approchée de la limite et tu étais là, sur la ligne, assis, de dos, immobile, silencieux. Tu savais que j’étais là. Je savais que tu connaissais la réponse. Mais j’hésitais. Peut-être que je ne voulais rien savoir de celle que j’aurais pu être hors de mon territoire.
Tu t’es tourné vers moi, ton regard m’a interrogé, mais j’ai renoncé.
Avant de repartir, j’ai seulement posé ma main sur la tienne, consolidé ce lien qui unit tout être humain à un autre être humain.
Hélène R.

Voyages
Samedi matin, le code ne marche pas. Nous sommes à la porte.
Un signe du destin ? Comme dans tout voyage, le petit accroc.
C’est cela qui fait le charme de la vie. Un peu de piment.
Certains verraient cela avec anxiété.
Il ne faut pas y aller, faire demi-tour. Non au contraire.
Hélène nous donne l’hospitalité. Sa maison est très agréable on se sent bien.
Je remplie mon enveloppe de mots avant de partir :
Vélo, maillot, bandana, cols, vie normale, fils, amitié, vivre, respirer, écouter
Le 13 février je devais prendre un billet pour la Kirsisie.
Dans la nuit de la st Valentin, pas d’amoureuse, pas de repas aux chandelles.
Non je ne vais pas mourir dans les bras d’une belle. Le matin je suis à l’hôtel Hôpital.
Fini le voyage en Asie. Ou vais-je partir ?
En France, a Guillestre avec Maurice. Col de l’Izoard, col d'Agnel
J’ai déjà fait une approche, un entraînement dans le Ventoux.
La joie, la sagesse m’aidaient à pédaler. J’ai apprécié le silence, les odeurs, la vue.
...

...
Une tresse en laine fabriquée par mon fils Patrice.
Je l’avais ficelée à mes baskets lors de mon premier marathon à New York
Un porte bonheur, mais où est-il passé ? J’ai changé de baskets, de sport.
L’autre été je suis allé en Bolivie à 4000 mètres d’altitude. Je n’avais pas mal au cœur.
J’ai ramené un petit morceau de ficelle que je garde autours du poignet.
Une tresse en laine, un morceau de ficelle. Rien n’est éternel, rien n’est fixé.
Voyager pourquoi ? Aller au bout du monde ; oui. Mais si c’est pour ne pas voir son voisin tout proche
Mon premier voyage a été en Arménie, la retraite, en forme, libre ; je pouvais, c’était le moment
Retrouver mes racines.
Les lamas portent autour du cou des colliers de laine.
Petit morceau de ficelle vient de là. A ton poignet depuis le Lascars, tous arrives au sommet.
Moment de joie partagée, descente en car dans la vallée, une vraie fête des gamins
Depuis tu as eu un petit incident. Une porte était bouchée.
Un homme en vert avec des outils pas sympas a rétablit la circulation.
Depuis petit à petit tu as repris la route. Quel bonheur de rouler avec mes amis déjà présents en Bolivie.
AVANT
Pour être à la retraite il a fallu bosser.
J’ai aimé soigner, écouter, parlé avec les patients.
Christian P.

De l'estuaire à la source
Une porte fermée au code inconnu.
Une porte lisse, blanche, claire et un boitier électronique avec des touches 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9, 0, une porte avec un secret une porte comme un début d'enquête.
Une énigme.
La langue de ma mère était cela, je comprenais quelques mots quelques expressions concises parce que courtes vivantes et reflétaient une situation qui demande qui ordonne, "Basta" ou "Aiutu", mais l'ensemble du langage m'était totalement opaque, ce n'était que du bruit de gorge du rythme de la chanson des émotions, les sons les cris les rires s'enchaînaient et je ne les saisissais pas, où commençait un mot où finissait un autre?
Le langage est aussi bien le code que la porte, fermée au présent sur une histoire imparfaite, des souvenirs pour le coup insoupçonnables; on me laissait en marge d'un univers continu, celui des adultes.
Il me faudra longtemps, enfant, pour qu'un jour le puzzle de cette langue dessine une image un pays une carte des gens, une infinité, comme la vie.
Et cette langue j'ai dû la voler car personne n'a jamais rien fait pour me l'apprendre. La compréhension s'est faite seule, un jour, comme une image en trois dimensions apparait dans un tableau, brouillon de tapisserie, pour peu que le regard, fatigué d'y chercher un entendement, divague, diverge au delà du tableau, du code, de la porte.
Quand on se perd on trouve des choses.
Il y a de quoi être déboussolé parfois, ainsi, j'étais sûr, je savais habiter au nord, au nord de quelque chose, de quelqu'un, quelques uns, un nord qu'il me semblait ne jamais perdre, sûr de moi parce que j'y habitais, et en conséquence le sud était ce que n'était pas le nord.
L'enfant que j'étais rêvait de voyages ?
Non.
Je rêvais de bateaux, de ces vieux paquebots à la coque noire, noir mat comme une peur obscure d'aventure, et qui prenaient vie de tout leur métal dès qu'ils se déplaçaient dès qu'ils s'éloignaient du quai dès qu'ils emportaient arrachaient un ami un père un amant, la langue de ma mère le racontait si bien, ne laissaient qu'un sillage d'écume et d'eau sale.
Enfant je cherchais le sud, ce sud dont on me disait que c'était l'Australie, l'Afrique, la Méditerranée, je descendais la Canebière suivais le quai du port et arrivais tout droit à la mer et là je voyais le sud je voyais mes bateaux, noirs sur le bleu de l'eau dans le bleu du ciel, prêts à s'évanouir vers le sud encore plus au sud.
...

...
La première fois que je montai sur un bateau, un bateau à la coque blanche c'était un de ces bateaux de mon époque désormais ils avaient tous la coque blanche, j'avais rejoint le monde des adultes depuis longtemps et l'énigme de la langue de ma mère était résolue de même, mais juste pour comprendre que si énigme il y avait elle était profonde, ne concernait pas que sa forme mais le fond de ce qu'elle racontait, aussi cette fois-là j'allais à la rencontre des personnages dont elle parlait.
Le bateau se sépara du quai d'un mouvement fluide, furtif, ce n'était pas comme à table quand on déplace une carafe d'eau pour poser la soupière le plat, il n'y avait rien de si précis, c'était un mouvement par surprise. J'avais mon appareil photo en main et au moment où le bateau devait passer devant le Vieux-port j'allais prendre ma première photo réfléchie, pensée, scénarisée, capter le port, cette ouverture vers le sud, tout en long, éclairé de côté par le soleil qui se levait. Mais voilà le soleil n'était pas là, là où il aurait dû être, là où je savais qu'il devait être, il était pile en face de moi tout en haut du port, j'ai pris la photo quand même, sur le papier elle n'a été qu'éblouissement, et je compris mon erreur, le Vieux-port est orienté est-ouest.
Prise de conscience vertigineuse, lever le nez de la carte de France et traverser la ville, enfant j'étais persuadé de me projeter vers le sud quand je ne regardais que l'ouest. L'Espagne, l'Amérique.
Ce matin-là le soleil finit de détruire une certitude enfantine je n'étais vraiment pas au centre du Monde, le Monde c'était autre chose qui n'avait rien à faire de moi, je devais continuer à l'apprendre. Le bateau sortit de la Joliette et prit une direction que je ne soupçonnais pas, pour aller vers le sud il faisait un crochet.
Dans le ciel bleu et rose couverte d'or la Bonne Mère scintillait, me regardait m'éloigner, et le soleil me suivait dans ce même ciel J'étais là me dit-il j'ai toujours été là tu te trompais sur quoi d'autre te trompes-tu ?
La Vierge tenait son enfant dans ses bras et le sud densifié de surprise m'ouvrait les siens.
C'était un jour de vent un vent rugueux, si rugueux qu'on ne savait s'il était chaud tiède ou froid, la mer n'était pas calme, l'horizon montait et descendait, le bateau montait pour l'atteindre l'instant d'après il tombait vers lui.
La mer est effrayante, elle est l'eau et la vie, la mort.
On ne peut rien y planter; je ne savais pas que c'était un désert.
Juché en haut du navire cette balançoire géante, je m'habitue au vertige. , je regarde l'horizon.
Perché, anesthésié par le vent, cuit par le soleil, je ne sais pas ce qui m'attend au bout de ce désert bleu marine, j'attends.
Je suis attendu.
Cela je le sais.
Quelles formes prendra mon attente, j'attends impatiemment désespérément.
...

...
Á quel moment, mais qu'est-ce qu'un moment et quel est donc ce moment ?
Au bout de ce moment apparaît une montagne fantomatique à l'horizon, de l'air un peu moins bleu un peu moins blanc prêt à s'évaporer.
Je ne sais pas si les larmes qui coulent sont le fait que mes yeux font des efforts inimaginables pour ne pas perdre ce fantôme des yeux ou si cette apparition est si inattendue quand je n'attendais que cela, si immatérielle, hors de toute imagination, si légère dans mon mur d'impatience.
Le fantôme ne cesse de prendre corps matière couleur, odeur, moins saline, la Corse est là, et l'énigme recule un peu plus.
Et je suis là. Plein de questions, inculte.
Quand on est là, est-ce qu'on est vraiment là tout le temps, en continu. parfois on est là et on voudrait être ailleurs, on est trop là, c'est ce surplus qui m'a fait entreprendre ce voyage, et l'envie sacrée absolue de connaître le pays de ma mère.
Entrée dans le port de Bastia, accostage, silence des machines.
Je descends du bateau. Mes jambes tremblent encore des vibrations du navire.
Je suis attendu. L'énigme recule encore, ma cousine m'attend.
L'arrivée ressemble au départ, dans le soleil couchant elle me fait des signes, elle tient sa petite fille dans les bras.
Voyage, découverte, tout se poursuit.
Jean-Pierre C.

Merci à Hélène pour son accueil au pied levé ...
Même pas peur des portes fermées ;-)
Et à chaque participant-e
pour ces moments en voyage hors du temps ...
Faites défiler les photos ...
Merci aussi et encore à Marien
pour son sourire, son écoute, ses propositions et sa gentillesse ...
Faites défiler les photos ...

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