De lisières en lisières ...

Ce jour-là, j’ai flotté trop loin. J’avais les yeux fermés et le courant m’a emportée. J’ai commencé à bouger malgré moi, j’étais poussée, tordue, compressée comme un ressort, bandée comme un arc, ma tête cognait, cognait, encore et encore, contre une barrière souple et forte qui peu à peu cédait, je voulais et ne voulais pas, c’était une douleur intense mais il fallait franchir la barrière, passer de l’autre côté, la bulle protectrice était rompue, le retour impossible. Et déjà s’ancrait dans mon cœur le regret d’une paix perdue à jamais.
Après le clos, le mouillé, l’intime, les bruits assourdis derrière l’armure de chair et de sang, voilà que flambait la lumière aveuglante, m’assourdissaient la stridence des cris. Après les battements de son cœur à elle, jusqu’alors inextricablement mêlés au miens, voilà, le cordon tranché, l’apprentissage de la solitude, du froid. Mais pourtant persistait sous ma joue, dans sa poitrine, cet écho qui me rassurait tout de même, de loin.
Grandir… Après la douceur du sein, la froideur du verre, le métal de la cuillère sur la langue, après l’abri des bras, les premiers pas, le macadam de la chaussée, danger, et la sécurité du trottoir. Je sautais à cloche pieds de l’un à l’autre, tour à tour intrépide ou terrifiée.
Fourmi, je me perdais dans les hautes herbes, oiseau de nuit je nageais dans les étoiles et je toisais les arbres. Les maisons se détachaient verticales, contre le ciel bleu, et l’ombre mouvante des branches adoucissait de mauve l’arête qui, à cette heure du jour, séparait le mur ocre, du mur blanc. D’un pas, je glissais du soleil à l’ombre, de la brûlure à la fraîcheur, c’était comme un coup d’éventail sur la joue.
Vivre, c’est à chaque instant quitter un état pour un autre. Sans repos, dans les paysages de ses désirs, on voyage. Tout son champ défriché, on lorgne la forêt sauvage qui le borde. On a planté des tournesols et leur jaune nous comble, mais voilà qu’en lisière les lavandes fleurissent, installent leur odeur entêtante, leur violet exacerbé. On les veut, on franchit les bornes, on pénètre, on défriche, on s’approprie, à la limite on vole. On s’envole. Ma chair d’enfant, jalousement préservée, gardée par mes aînés, enclose dans leur protection comme une rose derrière un grillage, je l’ai lancée un jour à la conquête d’une autre chair, si brune, que la mienne en devenait blanche. J’ai franchi les frontières de la peur, du dégout, de la décence, je me suis offerte, je me suis donnée. Gaspillée, peut-être. Vision de nuit où les phares balaient la chambre, sillage brillant d’une goutte de sueur sur sa tempe sombre. Effleurement, contact, souffles mêlés qui se répondent, musique intime à peine audible qui pourtant remplit tout l’espace.
Toutes ces choses de la vie, insignifiantes, mais qui sont la vie même. Je me souviens du reflet du plafonnier de la cuisine dans le noir du café, à six heures du matin, en hiver, lorsque le vent battait les vitres, je me rappelle la brûlure contre mes lèvres avant d’affronter le froid. Je me souviens comme on grelotte à cause d’un silence et je me rappelle l’abîme ouvert sous mes pieds par de petites dissonances, un poil du chat roux sur le coussin noir, un cheveu sur le lavabo comme un reproche dégoûtant. On finit par vivre petit, l’habitude remplace l’élan, On n’est plus curieux de l’autre, mais seulement critique. On étouffe. On se tape la tête contre les murs, des murs qui ne sont plus de chair souple, mais l’enceinte d’une prison bâtie à coup de ressentiments, de reproches, de haine sournoise, de mots barbelés où il faut accepter de se déchirer pour s’accoucher de soi.
Et me voici comme un nageur novice qui n’ose pas sauter du plus haut de la falaise. En bas, immense, la solitude bleu-noir, comme la mer… Mon cœur oscille entre la peur et le désir qui soudain me pousse, et je saute. Cœur élargi pendant l’envol, corps meurtri par l’impact, rudement guéri par le sel des larmes. Premier mot formé sur la feuille, graffiti de courage noir sur blanc. Premier « Je » que j’ose écrire pour essayer de raconter, premier pas vers la résilience, premier battement de cœur qui donne son rythme à la paix. Ma paix. La mer se peuple alors d’embarcations fragiles, insubmersibles pourtant, où naviguent des âmes bienveillantes, mes amis fidèles et courageux.
Ainsi s’installe en moi la certitude qu’aucune tempête, qu’aucune vague jamais, plus jamais, ne m’entraînera là où je ne souhaite plus aller. Je sais que, désormais je peux, sans crainte, me laisser flotter loin, bien loin, jusqu’aux lisières -sont-elles bleues, sont-elles grises- qui bornent l’univers.
Anne-Marie L.

Projections et captages
Je quitte des femmes qui chantent au lavoir, des femmes-femmes, des femmes-hommes, des femmes-arbres, des femmes-fleurs, des femmes mûres, des femmes mères
je quitte ma ville, la mer, la masse profonde bleu sombre de la mer,
je quitte le ciel immense au-dessus bleu-clair
je quitte ma maison
je ne le sais pas encore mais je quitte un pays, je n'avais pas vu ses frontières qui étaient culture, langues, façon de voir, de penser, de parler, accent, je ne me savais pas être au centre de quelque chose, de quoi que ce soit, je quitte l'intérieur de remparts insoupçonnés, qui étaient l'amour des miens, insoupçonnés parce qu'ils avaient toujours été là.
Les miens, quelle cohorte!
Je quitte le jardin d'enfant aux aventures infinies, le conte où raconter, faire semblant, faire comme, était vivre, je quitte l'arbre le figuier le grand mât où je me réfugiais
je quitte et je m'enfonce dans l'imprévu, là, tout se restreint, il n'y a plus de ciel plus de mer plus de figuier à l'odeur de pisse de chat plus de cohorte, il y a des remparts.
Je quitte la rose des vents, les bateaux vers l'Orient le Sud l'Atlantique, les traînées blanches des avions dans le ciel bleu clair, je quitte le monde entier appréhendé dans mon cœur mes rêveries mes utopies, je quitte les écoles de la rue, la grande Université et les marches pour la Liberté, contre le Pouvoir, l'Armée, la Bombe, je quitte les juvéniles vents de colère, ici le vent s'appelle Mistral, il est glacé il est cruel, il s'engouffre dans les rues les ruelles, les rabote les décape, il tourne en rond à l'intérieur des remparts sans espoir d'en sortir jamais, c'est cette colère qu'il nous transmet qui nous rend tout tremblants, nous enfermant dans les maisons, portes et fenêtres calfeutrées.
Je quitte un père, qui à défaut de le comprendre m'a offert le monde, et qui fait semblant de ne pas attendre de mes nouvelles, un simple signe, une rumeur.
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Je quitte, j'ai quitté, j'ai choisi.
Dans le menu de tous les possibles, le plat du jour m'était dévolu, il m'attendait sachant bien que j'allais arriver un jour par la route jusqu'à cette ville entourée de remparts, où les blocs de maisons s'appellent des Isles et les artères sont le lit de bourrasques, j'ai quitté, j'ai été choisi.
Je ne savais pas que partir était une évasion, et qu'avancer sans méfiance, prêt à tout, me laisserait si peu de choix, si peu d'autonomie, j'ai quitté j'ai été capturé.
Ma liberté s'est mise en ménage avec mon métier, je travaille sur des paillasses, dans des cellules confinées sous des lumières artificielles, je travaille sur l'infiniment petit, les atomes, ceux qui se brisent et se transforment, j'ai quitté j'ai été captivé, j'étudie leur métamorphose, je la mesure physiquement à l'aide d'appareils sensibles à cette mue et avec des ordinateurs au fil du temps de plus en plus petits
ma vie ne s'orchestre pas, elle est un filet de voix un sifflotement entre un bocal d'isles virtuelles et des laboratoires sans soleil où je traque et emprisonne des matières nucléaires fissiles.
Á bien y regarder je ne suis pas malheureux, je suis en jachère, je suis entrain de naître à moi-même, et il n'y a pas de date prévue, pas de celles qui donnent lieu à un anniversaire, tout comme il n'y a pas de chiffre en réponse à
"J'avais quel âge quand ma mère est née ? ".
Parce que ma mère est née en tant que mère quand elle a imaginé la première fois comment serait son premier enfant, me voyait-elle bébé? Á l'âge de raison?
Adolescent? Déjà adulte réalisé?
Elle ne m'en a jamais rien dit.
Mais mieux vaut, vache cochon couvée, ne pas penser à cela, j'aurais trop d'amertume ou de solitude à savoir que je n'ai pas été imaginé avant que d'être.
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Ma propre gestation a duré 10 ans, je suis né en même temps que mon premier enfant, j'étais prêt, pour parfaire le personnage il y en a eu un second un an plus tard.
Quand je repense à cela je ne peux m'empêcher de me souvenir de la fameuse conclusion "Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants", parce que tout n'est que début au contraire
Ils se marièrent et eurent beaucoup de quoi? d'emmerdements
de nuits blanches
d'argent
de cheveux blancs
de rires
de pleurs
d'espoir
de désillusion
de jouets en plastique dans
toute la maison
de disputes
d'angoisses
d'amour
de beaucoup
En tout cas, depuis, je regarde grandir mes enfants.
C'est fou la place qu'ils ont pris!
Mon cœur ou ce qu'il en reste est plein, ma maison est la leur, la ville où ils étudient puis travaillent est leur domaine, le pays où ils ont leurs amis leur terrain de jeu.
Je leur ai montré le monde, nous avons voyagé.
Ils ont vu les déserts du Maroc, les barrières de corail d'Australie, les musées les filles d'Italie, les brumes de Londres, les whiskies d’Écosse, les plages des Caraïbes, les Grandes Cathédrales.
J'ai essayé de mettre leur esprit au diapason avec toute la planète.
Et pendant tout ce temps j'ai éprouvé une éternelle angoisse, comment, eux, allaient-ils naître à ce monde si vaste si riche?
Qu'allaient-ils en faire?
J'ai une petite idée à présent, leur évolution ressemble diablement à la mienne, il n'y a pas de solution magique, rien n'est pré-écrit, tout n'est qu'expérience,
tout n'est que laboratoire.
De "encore une bouchée pour Maman une pour Papa, as-tu fait tes devoirs,
as-tu rendu sa play-station à Mamie, chez qui tu vas ce soir" , à "as-tu pensé à remplir ta déclaration d’impôts" , toute grandeur toute petitesse sera à la taille de leur cœur dans cette putain d'énigme qu'on appelle le Hasard.
Jean-Pierre C.

Lisières
Dans la chaise longue au fond du jardin, un matin, à la fraîche, mes pensées vagabondent à la lisière du réel et du virtuel, entre souvenirs vécus et souvenirs fantasmés.
Je pars dans les grands espaces d’Amérique du Nord, dans le majestueux Canada où tout est immense et disproportionné : les forêts à perte de vue, les lacs magnifiques, les innombrables parcs nationaux, les villes tentaculaires et leurs immeubles gigantesques. Là-bas tout n’est que démesure.
Au bord d’un lac immense, je me sens fourmi hésitante devant une goutte d’eau. Au pied d’un arbre géant, je suis une coccinelle s’apprêtant à escalader une frêle tige de fleur. Devant les immenses gratte-ciels, je suis cet insecte minuscule qui bute soudain sur un modeste caillou.
Je suis à la lisière entre pensée positive et négative, rêve et réalité, émerveillement et angoisse, stress et zénitude, calme et agacement, énervement et plaisir.
A la lisière de mes yeux, je sens mes cils battre d’émotion. Il fait frais au bord du Saint Laurent, mes lèvres inspirent l’air extérieur et je le sens s’insinuer au plus profond de moi, dans chaque alvéole pulmonaire, dans chaque minuscule cellule de chaque organe invisible. Un léger frisson sur ma peau se prolonge à l’intérieur et à l’extérieur, entre mes omoplates, tout le long de mon dos, glisse jusqu’au bas de mes reins.
Je suis à Tadoussac, assise sur un énorme bloc de pierre et je scrute l’eau, essayant d’apercevoir un orque ou une baleine, comme me l’ont promis les affiches tout au long de la route, je me contenterais même d’un dauphin, mais ils ne sont pas là. Les croisiéristes en seront pour leurs frais. On est à la lisière d’un monde sauvage que l’homme croit pouvoir apprivoiser. Mais ces géants des mers ne sont pas si bêtes, ils apparaissent de temps en temps à ceux qui le méritent, à ceux qui n’ont pas payé pour les voir mais n’ont pas eu peur d’attendre des heures, voire une journée entière sur la rive. Pour sûr je serai de ceux-là.
Mes pensées s’apaisent. Cramponnée à mon rocher, je flotte à la lisière entre veille et sommeil. J’hésite entre sombrer complètement et revenir dans l’ici et maintenant.
Une chorale de cigales célébrant l’arrivée de l’été, me force soudain à réintégrer ma chaise longue au fond du jardin. J’avais oublié à quel point elles peuvent être bruyantes. Il n’y a plus d’érables, plus de hêtres à grandes feuilles, plus de noyers cendrés, plus de chênes blancs autour de moi. Les grands pins ont raccourci de moitié. Il me semble qu’il fait plus chaud que jamais. Plus de lac, plus de Saint Laurent, plus de baleine non plus. Pourtant je suis presque sûre d’en avoir aperçu une tout à l’heure. Je l’ai vue cligner de l’œil et presque sourire en me regardant. Le jardin est très sec, pas la moindre goutte d’eau à l’horizon, à part le Rhône que j’aperçois au loin et qui me semble petit ruisseau.
Je me sens bizarre. Je ne reconnais plus mon jardin, je ne reconnais plus ma Provence, c’est sûr je retournerai là-bas, voir le Mont Royal, l’ile d’Orléans, les chutes de Montmorency, Québec, Montréal, j’y retournerai sans bagage, sans billet d’avion, en toute saison, simplement en fermant les yeux, juste en équilibre sur la lisière entre rêve et réalité, instant magique où tout parait possible.
Dominique D.

Textes écrits lors du Festivalet des ateliers d'écritures
organisés à Blesle - Haute-Loire - par les Tisseurs de Mots
dans le cadre des ateliers animés par Anne Rapp-Lutzernoff
les 10 et 11 juin 2017

Ma part du monde
Je regardais par la fenêtre.
La vitre aurait pu me donner cette distance suffisante pour m'extraire du monde.
Et c'était justement dans ces moments-là, dans ces jointures délicates, que j'aimais me perdre, me fondre dans l'immensité des ailleurs.
J'y perdais alors toute humaine consistance et rejoignais ainsi les éléments, me faisant ciel, vent, nuage, terre tendre, pierre blonde ou encore oiseau planant.
Je pouvais aussi embrasser l'univers dans son entier, tout du moins le tout espace de mon champ visuel.
C'est dans ces gommages volontaires que j'entrevoyais le mieux comment prendre part au reste du monde.
Ma part du monde.
Une fois le dos tourné au monde, je pouvais retrouver l'intériorité de mon être.
Je me faisais caverne, antre, cachette, cave de mon dedans.
Nourrie des foisonnements du dehors.
Recroquevillée pour mieux me déployer dedans.
Transparente juste pour moi.
En auto-observation de mes mécaniques sourdes.
Un temps pour le sang.
Un temps au karcher doux.
Un temps d'assainissement.
Un temps pour asseoir le chemin.
Une assise.
Un chemin d'assise.
Et le retour au monde s'en trouvait nourri, grandi.
Je pouvais alors ouvrir grand les fenêtres.
Me sentir en partage.
Partie prenante.
Madame, Monsieur, je suis partie prenante du monde, savez-vous ?
J'ai aéré mon ventre pour mieux être des votres.
En symbiose respectueuse.
En regard qui entend.
En écoute, dans l'entrevoyure.
J'ai jeûné de vous pour vous retrouver plus pleinement.
Ce jour est un beau jour.
Valérie C.

Sauter le pas
Je suis dans une ville, je respire peu mais j'observe beaucoup. Les fleurs dans les bacs kitsch colorent la ville. Chaleur, peau moite et le tour de France qui anime les maisons du Bourg.
J'y trouve des rues pavées de galets, des maisons à colombage.
1836,n'est pas une cuvée de bon vin, c'est la date du colombage. J'aime la ville mais je recherche un territoire où je pourrais ouvrir grand mes narines. Tiens un peu comme ce petit pont sous lequel passe un filet d'eau. Un petit bruit d'eau, c'est un bon début.
Derrière le kitch des nains de jardins squattant les quelques jardinières qui donnent sur la rue où je me déplace, même ces façades largement vitrées ne me donnent pas envie de rester.
De campagne, il n'y a que ces rideaux en bandes plastiques qui ornent les portes de certains.
Non, vraiment, il faut que j’aille plus loin.
J'ai passé le pont, je saute le pas.
D'arbres – ombres en terrasse en corniche, l'ambiance se fait plus feutrée. Je trouve une porte en bois brûlé et j’entends France Inter. Un chien me houspille et l'homme derrière me dit : « vous évrivre un livre ? ». Je me poserais bien dans ces chaises rouges, tentant. Mais je sens l'herbe sous mes pieds et continue à monter les traverses de chemin de fer, l'herbe est au paradis, un paradis oublié.
Je vois très bien d’ici la ville qui semble planer en dessous de mes jambes. Je suis bien où je suis, à la campagne pardi !
Je veux aller plus loin, je suis comme un insecte, je bute sur les feuilles jaunies à terre, terre sèche. Je grignote les plantes enchevêtrées, fleuries ou bien violettes. Je me confond avec les lichens rouges – orangés ou encore les feuilles de cerisiers dévorées. Je grimpe par la petite fenêtre carré ouverte dans la tour convoité. Je ris à la barbe des oiseaux qui voudraient bien m'arrêter.
Enfin, tout respire, mon âme, mon corps, ma bouche.
Une grande herbe me chatouille le nez. Je me réveille en sursaut, j'ai bien siesté. Il est l'heure de rejoindre le concret. La partie de campagne s'est joué. Je garde cette expérience en moi, au chaud sous mon chapeau.
Il est l'heure des traces à l'envers, et le bus n'est pas si loin. Je reprends le même chemin. C'est bizarre, comment vous dire ? La ville est plus belle que ce matin. Même le kitch paraît intéressant. Le Tour de France a terminé sa course et moi j'ai pris ma dose de carburant vert.
Vers toi mon amour, je marche. Ma peau est fraîche et souple. Marier nos deux univers et mélanger nos lisières, c'était déjà mon vœu de terre.
Sarah O.

Je,
Je marche à grandes enjambées, les pieds foulent un béton armé, non, le bitume, une enclume, Je forge son destin, à grandes illusions pas de petits larcins, Je martèle, Je frappe fort des portes grandes et ouvertes, Je se dépêche car tout va très vite, les voitures qui passent sans jamais s’arrêter, la chaleur qui s’abat sans jamais s’atténuer, l’odeur du pavé qui dégage son lot de puanteur, Je se dit, ou je me dis, vite, il faut aller vite, et très haut, le plus haut possible, Je voit grand, l’imagination est fertile, les projets sont immenses, le désir infini, Je mire les cimes bien au-dessus des têtes, et Je pense « Je les atteindrais », Je est ou je suis pleine d’espoir, de détermination, en Je, moi, tout est vaste et grand.
Tout à coup, Je bifurque sur la gauche, sous les semelles, petits talus d’herbes sauvages, petits cailloux, petits pas, monte des escaliers, la vie ralentit, quelque chose a changé, quelque chose est en train de monter, le doute, l’incertitude, ou l’âge, Je hésite, sans savoir exactement, vacillement, des orties indiquent le chemin vers la tour d’ivoire, la tour aux pierres grises, où l’on vient déposer, après un très lent cheminement, ses rêves et ses fardeaux, Je dit « Le temps est mon ami » sans se rendre complètement compte qu’il s’agit d’autre chose, les non-dits abondent en ces terres esseulées, Je sent une première douleur, comme une contraction, puis une autre, un malaise sournois, Je examine à l’intérieur de son corps mon corps, la peau d’abord, humide, dégoulinante et légèrement puante, au passage le regard s’arrête sur un petit muret, entre les pierres, ils sont des milliers, qui regardent, observent, sans doute établissent-ils des rapports qu’ils s’envoient entre eux, ou par télépathie, qui sait, dans tous les interstices, tous les creux, tous les trous ou toutes les fentes, ils sont là, ils nous voient, même dans les moisissures, l’humus, la pourriture, l’épis de blé, et aux pieds des herbes folles, la peau donc, quelques perles d’un liquide salé, à l’intérieur, état d’urgence, température trop élevée, Je panique un peu, se refroidir, faire baisser les choses, les envies ont changé, dedans, très profond, enfouis, des milliers, des milliards, un peuple entier de cellules affolées se concertent, s’agitent, se divisent les tâches, méthodiquement, selon un plan très défini, discipline stricte, retrouver l’équilibre, la sérénité de base, celle du départ, même si les rêves sont un peu perdus, ou égarés, ou dissipés, Je le sait, Je est en butte avec cette certitude, Je, dans le petit et dans le minuscule de l’existence, n’a plus de doute, ce passage vers l’étroit du soi a précipité ce Je vers l’abîme, a failli, Je est / je suis remplie de doutes, de scories minuscules qui se démultiplient, « traversée dangereuse » dit la voix qui jamais ne s’arrête, ne se tait, ne s’entend dire « traversée dangereuse »…
Je prend peur. Je a eu peur. J’ai eu peur, et je me suis enfuie, après un long voyage, heureuse qui comme moi a pu s’extraire du soi embourbé dans le petit ego, je suis sortie de cette carapace, comme le bousier pousse, pousse, charrie la merde des autres sans jamais rechigner, il en vit, il en mange, il ne dit rien, je regarde autour de moi, la crête au-dessus de ma tête s’appuie sur ma pensée secrète, j’ai envie de marcher, j’ai envie de m’envoler, oui, j’ai eu peur, j’ai cru que le petit allait avoir raison de moi, et j’ai beaucoup appris, oui, j’ai été dépouillée et couverte de poux, mais j’ai beaucoup grandi, j’ai appris, j’ai compris, avec beaucoup d’humilité que dans le tout-petit repose l’immensité.
Agnès C.

Circumnavigation sur une brindille
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Jésus en croix, peint en......... argent, le Grand Monde ! Adieu le Monde !
Je pars, en regardant le bout de mes pieds, attention où tu les pose, sur le pavé, sur l’herbe, sur le macadam, sur les gravillons, ça fait des sensations plaisantes sous la plante que je plante dans les plantes de la plate-bande.... attention à Madame Labellan que certain appelle ici la Mar-dan, c’est dire !!!.
Je marche, silence... marteau silence... marteau silence... marteau.... Est-ce que c’est moi ou bien ???
Je m’enfonce dans une ruelle sombre, étroite, étroite, étroite étroite, étroite... et qui débouche sur une grande place pleine de soleil... Perdue ! Perdue ?
Ne pas pleurer, ce n’est rien, ce n’est qu’un petit moment de stress, ça va passer, sereine, sereine !!
Je me penche à la rambarde rouillée (est-ce qu’elle tient bien ?). En dessous... le vide !!!
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Le vide ? Plein !
Et, faut pas croire que c’est juste tout vert et touffu... Non !
C’est juste touffu et vert, profond et sombre, avec des failles, des espaces-portes, des fentes-fenêtres, là chez toi, là chez lui, on partage, on partage pas, ton herbe et son herbe, ta miette, sa brindille, pas mélanger les odeurs.
Ca glougloute et soudain pssssuittt.
Ca pssssuittt et soudain glou, glou, ça glougloute, ça pssssuittt.
Une légère brise et... Hé ! cramponne toi, cramponne toi, ne pas passer dans la tâche claire, ne pas marcher sur les rayures, ne pas se laisser envoler à l’autre bord du caillou ! Hé ! cramponne toi.
Et si le jardinier s’en vient à arroser, alors là, alors, je suis perdue ! Encore ? Oh ! non !
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Je ferme les yeux et... Wouah, Humm ! cette fraicheur bienveillante sous la canicule.
La rambarde est toujours rouillée, toujours là et le vide pas vide du tout, je le sais bien.
Alors, chantonnant, je quitte la place ensoleillée pour m’engouffrer dans la ruelle, ça cui, cui, cui et ça purpurdir.
Ah ! bien ! le bricoleur doit faire la sieste, il n’y a plus que oiseaux et silence, c’est doux.
Je rentre et toi Jésus tout en argent, je te tourne le dos parce que je rentre !
Finalement, c’est tout petit une maison vu d’ici !
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Camille R.

Sur le chemin tracé, tout peut changer
Ils ont écrit, : jamais « déphinitif », tout peut changer.
C'est ma première fois. J'avance bêtement derrière elles. Mon sac est lourd, la route sera peut-être longue mais je me suis bien préparée.
Derrière sa fenêtre aux cartons d'isolation, il me regarde, me sourit. Il sait, lui !!
La halle est vide, ce n'est pas jour de marché.
La grande rue est déserte, personne sur qui se poser. A droite, une grande vitrine aux objets désuets. De l'ombre à la lumière, j'avance.
Je pourrais chausser les crocs ou les sabots de bois posés là sur le seuil de cette maison carrée.
Tiens, un escalier de pierres, un escalier de bois.
Je double, elles doublent. Je double, elles doublent.
On atteint le haut de la tour.
Je pose mon sac, dans les herbes hautes. Je grimpe entre mousses et pierres ; herbes et et pierres ; lichen et pierres.
Je tisse le fil, je dévie au niveau de la fenêtre. J'aurais bien fait une pause sur le rebord mais je suis attendue.
Je fais un détour par la droite, j'évite la grosse touffe d'herbe sauvage pour ne pas m'y égarer.
Par la meurtrière, je m'introduis. Une lumière phosphorescente me guide. Puis j'entends son chant, elle m'appelle., je m’approche.
Une place m'attend dans son cocon. Je me pose
Je serais bien restée plus longtemps mais elle dit que je suis prête.
Je m'envole par la fenêtre voûtée. Le soleil m'attire. Le sac est resté et bien d'autres choses encore.
Je repars d’où je viens. Une pause sur la branche du baobab. Un nouveau regard sur les toits. Un nouveau regard sur le monde.
Sur le chemin tracé, pas de questions, plus d'interrogations. Juste l'envie de les retrouver : ceux que j'avais laissés qui étaient là mais que je ne voyais plus, que je ne regardais plus, ceux chaque jour à mes côtés mais que j'avais oubliés.
Françoise R.

