Papillons de Carnaval
Marguerite et le garçon
C’était une très jolie femme. Nous habitions le même immeuble, à Nice, elle au sixième, moi au cinquième. C’était un « plan courant », comme on disait dans les années cinquante, pas un HLM d’aujourd’hui, un petit peu mieux, mais à peine.
C’était vraiment une très jolie femme. Quand l’ascenseur était en panne, et c’était souvent, je montais derrière elle et j’admirais ses jambes. Pour le lycéen que j’étais cette femme, avec ses quarante ans épanouis, sa démarche conquérante, ses beaux bras pleins, ses épaules bronzées, sa mise en plis impeccable et ses tempes et sa nuque un peu moites dans la lumière blanche de la cage d’escalier, cette femme, c’était « la » femme. Et qu’elle eût un mari et trois filles, dont l’aînée avait mon âge, ne m’empêchait pas de rêver…
Immeuble construit juste après-guerre, dans l’urgence, matériaux ordinaires, cloisons, planchers, portes palières minces, trop minces, on entendait tout, chasse d’eau, soupirs, gémissements, éclats de voix. C’était pénible. Malgré soi, on vivait les uns chez les autres.
Je la rencontrais souvent, ses paniers au bras, quand je revenais à cinq heures, après mes cours. Je me souviens d’une robe qu’elle portait, une robe bain-de-soleil en toile de lin noire, imprimée de fleurs et de fruits stylisés fuchsia, turquoise, violets, jaunes. Une robe qui se boutonnait sur le côté, de l’épaule à la cuisse, avec de gros boutons blancs. Je me rappelle ses pieds aux ongles vermillon dans des sandales dorées qui se posaient, rapides, de marche en marche. Je la saluais, j’insistais pour me charger de ses paniers et, devant moi elle montait, comme on danse. D’étage en étage, nous parlions. Sa voix, son accent, les mots qu’elle employait étaient un peu précieux, un peu trop « chics » pour le quartier. Elle évoquait ses études, en Suisse, dans un pensionnat, elle se préoccupait des miennes, me conseillait pour mes lectures. Elle était gaie, cultivée, elle en imposait avec grâce.
Arrivé au sixième, je posais ses paniers devant sa porte et redescendais un étage.
Depuis mon bureau, dans ma chambre, j’entendais tous les bruits de sa vie : chocs de couverts, de casseroles, flot du robinet, radio. Elle appelait : « Les filles, à table, lavez-vous les mains ». Et puis, il rentrait, et c’était le silence. Le silence après le choc des clefs sur le marbre. Le silence encore, puis l’injure, un torrent d’injures, une logorrhée hallucinante, puis les coups, mats, les cris, la chute dont Le plafond, au-dessus de ma tête, vibrait. Enfin, les pleurs. Elle ? Les filles ? Impossible à savoir. C’était ainsi presque tous les soirs… Ma mère levait les yeux au ciel, mon père s’exclamait « Tout de même ! » et il montait le son du transistor.
Les jours d’après elle était là, au pied de l’immeuble, coiffée un peu différemment, avec une frange, une mèche lâchée. Pour cacher un bleu ? Une meurtrissure ? Je la débarrassais de ses paquets et elle montait devant moi, une marche après l’autre, avec ses belles jambes sous l’ourlet de sa robe. Elle portait un jonc en or au poignet, ça faisait un petit choc cristallin quand il heurtait la rampe. Je soufflais un peu, montant derrière elle. De temps en temps, elle se retournait pour me sourire.
Je pensais : « Dis-lui, dis-lui que tu sais, qu’on entend tout, il faut lui dire. Elle doit partir, il la tuera. Le salaud, une femme comme elle ! » Avant même que j’ouvre la bouche, elle me regardait et ses yeux suppliaient : « Taisez-vous ». Je la trouvais veule, je me trouvais lâche.
Un jour, ils ont déménagé. Mes parents étaient soulagés « Enfin, disaient-ils, espérons que les prochains seront plus calmes ! »
Aujourd’hui je suis un homme fait et, de quelque façon que ce soit, après tant d’années écoulées, cette femme est sûrement morte. Je suis professeur de lettres, j’ai une famille que je retrouve chaque soir. J’entre, je pose mes clefs sur la console, ma femme appelle les enfants pour qu’ils se lavent les mains et se mettent à table. Le plus souvent, je me sens bien. Je suis heureux, en somme. Mais parfois, assis à côté d’eux, dans le silence de ceux qui n’ont plus rien à se dire, avec le reflet du lustre dans le bouillon, le raclement des cuillères sur la porcelaine, leur façon à tous les trois de déglutir, parfois la violence se lève en moi et me terrorise …
L’image alors me revient d’elle qui montait, une main agrippée à la rampe, et le jonc à son poignet glissait, tintant à chaque marche. C’était seulement, je le sais à présent, c’était, dans cette cage d’escalier lumineuse et froide, c’était, à tout petit bruit, du courage ordinaire. Pour la millième fois, je me dis, comme on se répète un mantra ou une comptine enfantine, « C’était vraiment une très jolie femme » et tout s’apaise en moi.
Heureusement, les autres n’ont rien perçu. Je leur souris, je replie ma serviette, je la glisse dans mon rond, Enfin je me lève, je prends mes clefs sur la console et je vais promener le chien.
Anne Marie L.
Quelques gouttes dans le désert
Clara ôta le chapeau en forme de courge que la Rue avait eu l'impudence de mettre sur sa tête.
Il suffit de bien peu dans l'océan des virtualités du carnaval, pour y découvrir des vérités.
Tenez, ajoutez un A au mot courge, vous obtenez le courage, et vous découvrez alors, la peur.
C'est l'illumination des à peu près.
Qu'est-ce qui est vrai qu'est-ce qui est faut?
Qu'est-ce qui est laid qu'est-ce qui est beau?
Miroir de l'océan que suis-je?, dit Clara en regardant la rue par la fenêtre.
Clara avait suivi le corso en faisant attention.
Comme d'habitude.
En rasant les murs.
En s'appuyant sur sa canne.
Elle avait vu les chars, elle avait vu les batailles de fleurs, elle avait ri de Caramentran, elle avait ri du rire des autres.
Le carnaval devance le printemps, prémices, les filles quittent l'enclos de leur vie retenue pour trouver naïvement, à la bonne franquette, un ami, un amoureux, un partenaire de cœur, une âme sœur, le temps d'un rire d'une course d'une chanson.
Quand les chars disparurent, la foule parut déçue, insatisfaite, et il y eut comme un déchirement, la gaieté convenue n'était plus de mise, il y eut un déferlement de clameur de courses de couleurs, tout le monde courait et les gens frôlaient Clara, elle entendait leurs pieds frapper le sol et c'était blanc rouge bleu rose doré, furieux.
Clara voulut rentrer à la maison, elle n'aurait jamais dû être là toute seule.
La bataille, tendre bataille continuait, des filles en groupes en grappes riaient des garçons, et des garçons couraient en criant après les filles en ramassant et en leur jetant les fleurs qui tapissaient le sol. Débandades.
Jeux de l'amour pour de vrai pour de faut.
Des farandoles spontanées et précaires de diables enchainés et hilares, de corsaires, de Pierrots, de filles enturbannées, tournaient en spirale autour d'elle.
Clara fut effrayée, elle eut peur d'être emportée, peur de tomber, peur de montrer qu'elle ne pouvait pas se relever, plus que son corps son orgueil était en danger.
Aller au carnaval, c'était son défi à elle, maintenant que ses jambes étaient appareillées de cuir et de fer, que son bassin était corseté de même, pièges, qui la rendaient libre d'aller où elle voulait, comme les autres.
Elle aurait voulu disparaître.
Mais sa nature lui interdit d'être transparente, elle a trop de colère, sa vision de la vie, sa résistance à la mort, la mettent tout le temps au devant de la scène.
Les gens ne voient qu'elle.
Elle n'a pas de garde-fou, elle serait prête à rire, mais elle pleure ou elle est prête à pleurer, elle se sent comme nue.
Quand toutes les faces de carême se retirèrent un peu elle se réfugia sur la rive du trottoir au bord des vagues de la foule, saine et sauve, seul son amour-propre était mutilé, elle aurait tant voulu faire corps avec les autres, tous les autres!
Elle ne s'était jamais sentie aussi seule.
Ses oreilles bourdonnaient comme si elle était dans un vent violent, elle resta là à côté du spectacle comme juchée en haut d'une dune dans le désert.
Á ce moment-là elle pense et elle dit je suis seule.
Une femme approche, elle est nue tête elle porte une robe légère un peu sale, elle marche nerveusement, s'arrête, apostrophe la foule, se fait bousculer entraîner, elle se débat énergiquement puis se met à mimer une marche militaire, elle lève haut ses jambes raides, ses bras pendulent haut aussi, puis elle tape sur un tambour invisible et elle pète des sons de clairon avec sa bouche, Clara voit alors des gouttes de sang sur les cuisses de la femme, sa robe se soulevant au rythme du chant militaire.
Les jambes sont tachetées de sang clair jusque sur les mollets, les gouttes se sont écrasées en formant en figures ovales un nuage de petits papillons rouges qui défilent avec les jambes dénudées.
Des jeunes garçons l'entourent tout à coup et se moquent d'elle, elle les chasse en hurlant, ils insistent, l'un d'eux veut lui mettre quelque chose sur la tête, c'est difficile elle est comme un taureau dans une arène, et puis tous ils s'enfuient parce que ce n'est pas si marrant finalement et au passage le garçon dépose le chapeau-courge sur la tête de Clara.
La cohue se déplace enfin et Clara peut descendre de sa dune et rentrer chez elle, le désert l'a couronnée d'un chapeau.
Dans le soleil de fin d'après-midi, des nuages se pavanent, rouges.
Clara avait déjà demandé à sa mère « Maman pourquoi je ne suis pas encore comme ma sœur, pourquoi je ne suis pas encore réglée, j'ai vingt ans», c'était un des sujets tabou que sa mère n'abordait jamais, on ne parlait jamais de ce qui se passait à cet endroit-là, pourtant il le fallait non ? à qui sinon?
Sa mère avait froncé les sourcils et avait répondu.
Qu'il fallait attendre, que le Seigneur déciderait de cela aussi.
Clara avait demandé à sa sœur aînée mais celle-ci n'en savait pas plus qu'elle, elle, était réglée c'est tout ce qu'elle savait, elle pouvait dire, avec ses mots, ce que cela faisait, mais pas pourquoi ni comment.
Et Clara, sur le chemin du retour, était désespérée, parce qu'elle savait que,
ne pas avoir de règles, était la seule chose qui la différencierait à jamais des autres filles, et peut-être alors elle ne serait jamais une femme.
Que ne donnerait-elle pas pour perdre ces quelques gouttes de sang.
C'est ce qu'elle se disait en ouvrant le portail de sa maison.
Jean-Pierre C.
Là-haut, la tour ...
Forcément, au début, on n’entend rien, presque rien, pas grand chose, loin, c’est loin, là-haut parce que, tout doit partir de la tour, celle qui surplombe qui veille et surveille, la tour.
Alors, on tend l’oreille et on attend. On écoute et on attend, on écoute... le silence, on attend... la rumeur. On pourrait se mettre à courir au-devant de la rumeur, on pourrait... qui scande et qui frappe, la rumeur qui se transforme en rythme, qui se transforme en musique au fur et à mesure que tout se rapproche, qui se transforme en brouhaha, qui se transforme en tintamarre, qui se transforme en cacophonie, en vacarme flamboyant et qui vous happe et qui vous avale et qui vous ingurgite et qui vous digère et qui...
Mais, pour l’instant, on n’entend rien, presque rien.
La-haut, près de la tour et pour donner le tempo, pieds foulant la terre, frappent et frappent et donnent la mesure, en attendant l’entrée des flûtes, à bec, à trous, à anches, en attendant la percée des cordes, violons et guitares tziganes, en attendant l’éclatement des cuivres rutilants, trompettes, basses et soubassophones comme des bouches béantes, géantes, et qui crachent et vous inondent de rythmes éblouissants qu’ils en voileraient un soleil de plomb.
Mais, pour l’instant, on n’entend rien, presque rien et on a le cœur qui sautille et qui saute et qui titille et qui scintille, éclats, éclairs dans les yeux fixés sur un point, là-haut, près de la tour, de là-haut où va, bientôt, très bientôt, commencer à poindre la grande cavalcade attendu tant, tant.
Mais pour l’instant... yeux fixés à l’horizon sur ce point, la-haut, près de la tour, on croit voir, mais il est trop tôt, encore, pourtant, pourtant, les images se vibrent, ça accélère, ça accélère encore et ça freine brutalement... Est-ce là, maintenant, que, enfin, on pourrait voir, apercevoir, du rouge, surtout, du rouge pour les habits en cramoisi, les pantalons courts et bouffants, les vestons à dentelles et les jambières chamarrées et du jaune, du jaune et du doré, mêlé d’un peu de vert de prairie pour faire semblant de faire barrage au jaune démoniaque, soulignant les traits grotesques, déformés, hideux, sauvages, sataniques des masques en carton-pâte et plumes d’oiseaux exotiques aras, loriots, et pic épeiches.
Frappent, frappent les pieds foulant le sol empierré, on impatiente, on rugit de désir, on bloque sa respiration car bientôt, forcément, très vite, tout de suite, là-haut, près de la tour, la vague va surgir devant nos yeux tout chassieux à force de scruter cet horizon qui ne semble toujours pas vouloir lâcher sa horde festive et décadente, alors, pour l’instant …
Pour l’instant, c’est la poussière qui s’élève au dessus de la tour, un vent glacé soufflant sur le sol où plus rien ne pousse depuis longtemps, du temps où les mères étaient jeunes et fécondes, où les enfants s’égayer dans les combles et les greniers, où les pères lissaient leurs belles moustaches broussailleuses, où l’on parlait fort et riait de plus belle, longtemps ...
Et doucement, s’est ruinée la tour, pierre à pierre en même temps que ses cheveux, à lui, ont blanchis, que son visage, à lui, s’est couvert de rides, que les enfants sont devenus des hommes, s’inventant une autre vie, une autre famille, ailleurs, loin de la tour, loin d’ici si loin de tout ...
Pour l’instant, il ne pense à rien, essaye de ne pas mettre du malheur là où il n’y a la place qu’aux souvenirs de ce temps-là où la foule, en grappes serrés et vibrantes, attendait le signe pour que démarre, enfin, la fête païenne qui allait chasser l’hiver et le gel et les nuits interminables et la brûlure de la chair solitaire et bien sûr, la tristesse du temps qui passe, le temps … qui passe ...
Ce soir, comme chaque soir, il montera près de la tour et rien n’y manquera, ni le costume rouge au pantalon court et bouffant, ni le veston en dentelle et les jambières chamarrées, ni le masque en carton-pâte orné de plumes de loriots et il soufflera si fort dans son flageolet et il tapera si fort du pied sur la terre aride que, encore une fois, éclateront les images de sa jeunesse, et ça dévalera de la colline et ça se glissera dans les ruelles et ça fera claquer les volets, ça ouvrira portes et portails, ça fera se soulever les rideaux et ça fera tinter la vaisselle. Alors et peu à peu et de ci et de là et de partout la liesse, les cris, les rires, les chants et les danses et les caresses furtives et les baisers volés dans la nuit, les promesses d’avenir ...
Tu entends, tu entends ?...
Oh ! oui, oui !!! Tout seul près de la tour, au bord de la falaise, alors que le soleil descend derrière la montagne, il dépose la flûte, le masque, les oripeaux et plumes d’oiseaux, il fait un pas, nu, la peau fripée comme celle d’un enfant tout juste né, se serrant dans les bras pour ne pas avoir trop froid, il avance au bord du monde, il fait un pas, encore un pas, il tremble un peu, il fait un pas, mais n’a plus peur, encore un pas, il est heureux, un pas ... un pas … oui, oui … un dernier pas ... un ...
Camille R.
Crédits photos : Anne Rapp-Lutzernoff
