Rayon Polar - Impasse perd et banque - Marc Oeynhausen

Impasse perd et banque
« Avancez 800 mètres, puis tournez à droite ! » Gus hésite. La voix suave de l’appli « Make or break » l’invite à emprunter une nouvelle voie. Ce sera quitte ou double. Il a déjà accumulé 20 000€ de gains et peut les doubler. Ou tout perdre d’un coup ! Gus est à bout de souffle. Depuis 4 heures, il tourne et vire dans les moindres recoins de ce village fantôme. Il reprend une gorgée de Whisky et s’essuie machinalement la bouche avec le revers de sa main. « Allons-y » lance-t-il à l’adresse de son portable. Il redémarre sa vieille C15. Pas plus de 20 km/h, il le sait, sinon c’est l’arrêt immédiat du jeu et ses 20 000 partent en fumée. Il longe une rue déserte, pas une âme à l’horizon. Pas une lumière, pas un bruit. Quelques maisons abandonnées à droite, à gauche. Un décor idéal pour ce jeu de piste. Gus a les yeux rivés sur son compteur kilométrique. 500, 600, 700. Il est de plus en plus crispé. On commence à apercevoir une rue sur la droite. 800. Gus tourne fébrilement le volant pour entrer dans une voie étroite. Subitement, il s’arrête.
« Impasse perd et banque », lance la voix. Gus est anéanti. Il sait qu’il a tout perdu. Le jeu s’arrête pour lui. Ses soucis continuent. « Merci Gus. À la prochaine », annonce la voix toujours aussi délicate. Gus sort furieux de la voiture et laisse éclater sa colère. Il hurle et cogne de toutes ses forces sur sa fourgonnette. Mais ça ne suffit pas à calmer sa colère. Il tape alors sa tête contre un mur. Cette fois-ci, il est sonné. Titubant, à moitié inconscient, il s’enfonce dans l’impasse.
Je le vois s’écrouler par terre, comme un vieux sac. Planqué dans la maison abandonnée du fond de cette impasse derrière de vieux rideaux jaunis, j’ai tout vu. Je sens une onde de chaleur traverser mon corps. « Je savais que tu étais une proie facile, mon ami. T’as pas changé. T’as toujours été un peu cruche. Mais garde tes forces ! Le meilleur reste à venir ! »
Gus sursaute brusquement. Une main lui tape énergiquement dans le dos. « Vous êtes le conducteur de ce véhicule ? » Gus fait face à un policier qui le scrute sévèrement. « On nous a signalé votre comportement suspect. Il semblerait que vous tournez dans le quartier depuis un certain temps. Que cherchez-vous ? » Gus bredouille quelques explications incompréhensibles. Les policiers se font signe et décident de le raccompagner chez lui.
Les portières claquent et Gus disparaît de mon champ de vision. Je les vois quitter l’impasse et m’imagine sa tête sur la banquette arrière. Jusque-là mon plan a parfaitement fonctionné. Après ma sortie de prison, je n’avais qu’une idée en tête. Faire la peau à ce vieil abruti. Car, si j’ai plongé en enfer voilà dix ans en arrière, c’est uniquement à cause de lui. J’étais amoureux de Jade et sur le point d’aménager avec elle, quand j’ai eu cette idée stupide de lui présenter mon ami d’enfance. Gus était tout sauf un coureur de jupons. Il s’intéressait bien plus à ses vinyles qu’aux filles. Il était gauche, pas drôle et un sacré trouillard en plus. Je ne comprends toujours pas ce qu’elle a pu lui trouver. Toujours est-il, le lendemain elle était partie. Je ne l’ai plus jamais revue. Ce jour-là, mon monde s’est écroulé. J’ai alors cherché du réconfort dans les jeux. Je passais mes nuits sur internet à jouer à la roulette en ligne. Un jour, j’ai tout misé sur impair/manque. J’ai tout perdu. J’avais emprunté beaucoup d’argent et maintenant il fallait que je rembourse. J’ai tenté un casse. Ils m’ont chopé. J’ai pris 10 ans secs. Des années d’enfermement pendant lesquelles ma haine à l’égard de Gus n’a fait qu’empirer. En prison, je me suis intéressé à l’informatique. Je suis devenu un vrai pro dans le domaine. J’ai alors commencé à échafauder un plan pour me venger. Après ma sortie, j’ai repris contact avec Gus. On s’est retrouvé dans un bar. Il n’était pas au mieux de sa forme et m’a tout de suite parlé de ses soucis d’argent. Sa boîte de plomberie l’avait viré et ça faisait six mois qu’il cherchait désespérément un nouveau boulot. Gus n’avait pas osé avouer son licenciement à Jade et lui faisait croire tous les matins qu’il partait travailler. Il vivait de petites combines à droite à gauche, mais commençait à sérieusement manquer d’argent. Je lui ai parlé de « Make or break », mon jeu, qui allait peut être l’aider à refaire surface. Gus était intéressé par la perspective de gagner une grosse somme d’argent. Il m’a filé son portable sans hésiter et j’ai pu rapidement installer mon application créée de toutes pièces pour lui, rien que pour lui. Avec ce logiciel, je pouvais maintenant le suivre à la trace, sans qu’il n’en ait la moindre idée.
« C’est là ». La voiture de police freine bruyamment. Gus est extrêmement nerveux. Il espère seulement que Jade ne s’est pas réveillée. Les policiers veulent voir ses papiers qui sont restés à l’intérieur. Ils l’accompagnent au pied de la porte. Gus peine à ouvrir. L’un d’eux s’empare alors de la clé et ouvre la porte en un tour rapide. Pas de lumière, pas de bruit. Gus est soulagé. Jade ne les a pas entendus, elle doit dormir profondément à l’étage. Il allume le couloir et s’avance dans le salon. Tout d’un coup, il s’arrête poussant un cri d’horreur. Les policiers n’en croient pas leurs yeux. Au milieu du salon, une femme est pendue à une poutre, les pieds dans le vide. Jade s’est visiblement donné la mort.
« Il tue sa femme et la pend dans son salon. Histoire d’un crime passionnel... » Quelques semaines se sont écoulées. En lisant les journaux, je constate avec grande satisfaction que l’enquête avance. Faut dire que j’ai un peu aidé notre police locale. La thèse du suicide n’a pas fait long feu. Il n’y avait aucune chaise, ni échelle à proximité de la victime, qui lui aurait permis de sauter dans le vide. Ça leur a rapidement paru suspect. Trop fort les gars ! Puis l’autopsie a révélé qu’elle avait été étranglée avant d’être pendue. Un meurtre déguisé en suicide, donc. Gus est vite apparu comme le suspect idéal. Puis, des témoins se sont manifestés spontanément au commissariat. L’un d’eux avait vu Gus quitter précipitamment son domicile peu après l’heure présumée des faits. Un autre leur a raconté qu’il entretenait une liaison secrète avec Jade depuis quelques mois et qu’elle s’apprêtait à tout avouer à son mari. Ni une, ni deux, Gus s’est retrouvé en garde à vue, déféré devant un juge d’instruction et incarcéré. Ils avaient le mobile, les témoins et un suspect qui avait pris la poudre d’escampette. Un gars, un brin naïf, capable d’avoir oublié le petit détail qui fait capoter le crime parfait.
Les mois ont passé et plus personne n’a entendu parler de Gus. Je l’imaginais dans sa cellule à se morfondre au milieu des autres taulards qui ont dû rapidement l’initier aux lois du milieu. Le pire en prison n’est pas d’être enfermé. C’est d’être enfermé avec des fous qui vous allument du matin au soir. Il fallait que je le voie. J’ai donc demandé un parloir à la prison. Gus était content de me voir.
« Joss, aide-moi à sortir de ce trou » me lance-t-il dès que la porte se referme derrière nous. « C’est l’enfer ici ! »
Je peine à le reconnaître. On dirait un vieillard. Son visage est blême, les traits creusés, une vraie tombe.
« Joss, il faut que tu leur dises pour ‘Make or break’. Ils ne me croient pas. Ils disent que c’est moi qui ai tout inventé. Ils disent que ce jeu n’existe pas ! »
Logique. J’ai bien pris soin d’en effacer toute trace à distance.
« De quoi tu parles, Gus ? »
« Du jeu de piste, que tu as installé sur mon portable quand nous nous sommes revus dans le bar. C’est en jouant que j’ai atterri dans ce coin perdu où les policiers m’ont trouvé. »
« Je ne connais pas ce jeu dont tu parles Gus. Je ne me souviens pas de t’avoir parlé d’un jeu sur internet quand on s’est vu. »
« Bien-sûr que si, tu m’as aussi expliqué comment tu as fait pour le mettre au point et le commercialiser ! »
« Moi, un concepteur de jeux vidéo ? Je ne sais même pas faire marcher une souris ! »
« Mais, tu as fait des études en informatique ! »
« Ah non, Gus, tu confonds. Jamais. Je travaille dans l’immobilier. Tout ce qui est de l’informatique, je le confie à ma femme. Tu as vu un psy dans la prison ? »
Gus accuse le coup. Il doute. L’angoisse, les nuits sans sommeil, la tension au quotidien ont retourné son cerveau. Il ne sait plus ce qui est vrai et ce qui est faux. Il finira bien par croire que c’est lui le coupable. Je sens qu’il n’en est pas loin.
« Joss, ce n’est pas moi qui l’ai tuée. Je n’aurais jamais pu faire une chose pareille.
Et cette mise en scène ! Tu te rends compte ! »
« Il dit quoi, ton avocat ? »
« Il dit que ça s’annonce difficile. Ils n’ont trouvé aucune trace dans la maison, à part les miennes. Sur la corde, il y a mes empreintes. Normal, je m’en servais sur un chantier. Puis, il y a un témoin qui m’aurait vu quitter la maison en courant. Je ne me rappelle pas d’avoir couru. »
« Peut-être es-tu parti parce que Jade t’a avoué sa liaison. »
« Et non, elle ne m’en a jamais parlé. C’est les policiers qui m’ont tout appris.»
Nous sommes interrompus par un gardien qui tape vigoureusement à la porte. « Fin du parloir. » Je souhaite bon courage à Gus et promet de revenir le voir.
Je ne suis pas retourné le voir. Pas la peine. Je le sentais prêt maintenant. Le doute s’était emparé de lui et n’allait plus le quitter. Son cerveau était en vrac. Il était mûr pour le procès.
Le jour J, je l’attends dans la salle d’audience. Il y a foule. Tous veulent voir ce criminel hors normes. Gus m’apparaît encore plus fatigué et amaigri que la dernière fois. Sa défense ne fait pas long feu. Avec ses « je ne me souviens plus », « je crois que… », il se fait vite démonter. Faut dire que son avocat ne l’aide pas. C’est une bille. Il n’a jamais cru en son innocence. Au lieu de le défendre, il tente de limiter la casse. En vain. Gus prend 20 ans. À l’énoncé du verdict, je sens comme une vague de soulagement parcourir mon corps. Il va maintenant suivre mon chemin cette ordure. Bien fait pour lui ! Un sourire de vainqueur s’affiche sur mon visage. Et au moment où ils lui mettent les menottes pour le ramener au trou, nos regards se croisent. Gus s’arrête net. Il me fixe du regard et là, il a comme un déclic. Je le vois dans ses yeux. Il vient de comprendre.
Marc Oeynhausen
Atelier d'écriture à la Médiathèque de Villeneuve-les-Avignon :
les samedi 6 et 13 octobre 2018 de 10h00 à 12h00

