A tous les Temps Confinés

 

 

Encore une nuit fragmentée

 

Encore une nuit fragmentée.
Depuis  plus d'un mois le sommeil est lourd ou  fantasque.
A deux heures je ne dors pas.
A quatre heures je lis quelques pages d'un roman contemporain français. 
A huit heures j'ouvre les yeux sur mes mains détendues, alors je me lève, plie les volets et laisse la fenêtre entrebâillée.
Je me rendors encore jusqu'à dix heures passées je crois et quand je suis enfin réveillée, je réalise que la matinée s'est presque envolée.
Je n'ai pas faim et me sens épuisée comme le serait une navigatrice égarée entre deux  continents.
Je voudrais que la vie reprenne son cours, que tout revienne comme avant, retrouver mes habitudes, mes obligations.
Depuis le dehors une mélodie portée par une voix d'ange rejoint le souvenir de ma  voix d'enfant.
A travers les rideaux j'observe une petite fille  assise sur un vélo.
Elle chante pour le Père Noël.
A côté de lui son père tient la main du petit frère.
Ils sont unis et sereins dans une matinée grise.
Leur légèreté irradie une douceur que j'avais presque oubliée.
Prions pour que chaque enfant du monde soit protégé.
Il est midi.
Depuis quelques temps pour retrouver quelque chose de la joie, je savoure tout ce que j'invite dans ma bouche.
Pommes de terre, carottes, choux en tous genres, pois, salades, lentilles, poireaux, poivrons, patates douces, cébettes, aulx, oignons, menthe, persil, basilic, coriandre, bananes, oranges, pommes, fraises, poires, un carrousel de saveurs que j'emprunte deux à trois fois pas jours.
J'ai décidé de prendre soin de ce jardin qui meuble mes assiettes, je lui rends grâce à chaque repas car j'ai la chance d' être repue.
Depuis que tout s'est arrêté je n'ai plus de nouvelles.
La dernière fois que je l'avais croisé il descendait la grande avenue.
J'ai prononcé son prénom mais il ne s'est pas retourné. 
Je crois qu'il ne m'a pas entendu. 
J'ai demandé à  Simon s'il avait pris contact, pour savoir.
C'est par hasard que j'ai appris que tout allait bien.
Tient ! quelqu'un sonne.
Devant la porte mon  voisin pleure.
La bouche lourde il dit qu'il devait rejoindre ses enfants à Nantes depuis longtemps.
Alors il comble la solitude par de longues discussions à travers les grillages des jardins.
Demain je lui   choisirai du bon vin, lui en ferai la surprise.
Nous viderons nos verres. Ensembles. 
Quand la journée est un peu avancée,  je guette si le bourdonnement de la voie rapide est revenu. 
Pas un bruit de moteur, les machines se sont tues.
J'attendais depuis longtemps le règne du chant des oiseaux mais je n'y pensais pas comme à une vengeance.
C'est une victoire à la Pyrrhus.
J' hume l'air débarrassé des dioxydes.
L'inhalation infiltre de petites particules dans mes narines qui dés lors me démangent.
Elles  continuent leur trajectoire jusqu'au sinus qui sans attendre inondent ma gorge d'un liquide épais que je dois sans cesse déglutir.
La gorge s’enflamme.
Des signes qui ressemblent ...
Cette fois  ma respiration se coupe.
Ma gorge se resserre et tous les tendons du corps semblent s'étirer.
On dirait que quelque chose de moi voudrait sortir de dessous la peau pour s'enfuir.
Je cherche comment fixer mon attention à l'image d' un lieu paradisiaque qui détournerait ma peur.
Mais les images filent.
Quelque chose court aussi rapide qu'une antilope traquée par un lion. 
Je décide que je suis la plus vive.
Je me mets à l'abri.
Je devine une solution cachée derrière  la réalité.
Je m'évoque "Le Voyage au centre de la terre" et perçois le scintillement d'une lueur, quelque part .
Je trouverai la solution de l'intérieur.
Peu à peu je m'apaise.
Il faudrait que je prenne le temps de réfléchir.
La nuit est proche. 
Je me rappelle  que tout à l'heure j'ouvrirai la télévision.
Je choisirai la Sept pour regarder Barry Lyndon.
Aujourd'hui c'est un peu différent.
C'est dimanche.
J'aime le dimanche.
C'est le soir du grand film.
Le soir où je m'endors, bercée par la fiction.
                                


Claude R.

 

 

PASSE PRÉSENT FUTUR
Fragments de temps


Quand le présent devient-il du passé ? Il y a une seconde, je tapais un point d’interrogation et puis, c’est fini, la phrase continue sous mes doigts et le point est déjà dans la ligne d’avant, alors que je suis dans les lignes d’après… après ce d’après, il y a le présent, qui était du futur quand je le tapais et si je suis dans le futur, où est passé le présent ?

 

25 avril 2020, depuis 37 jours tant de choses sont arrêtées, et le temps file, file, temps perdu, temps gagné, le présent s’étire, prend son temps.

 

J’ai retrouvé mon jardin. Mon jardin n’a pas besoin de moi, il pousse, fleuri, végète parfois, et même quand je cours d’une réunion à une activité, d’un rendez-vous à un cours à donner ou à recevoir, les feuilles des arbres tombent et repoussent. La nature a besoin de rien, elle a tout le temps et tout l’espace. Et elle se moque de mes besoins : dans mon jardin tout s’emmêle entre mangeable et immangeable. Mon jardin a besoin de moi ! Tuyaux, robinet, arrosoir, bêche, engrais (bio), les tulipes ont fleuries, les orchidées sauvages aussi et là un espace de plantes aromatiques : menthe, marjolaine, ciboulette, sauge, persil, mélisse citronnelle, il manque encore le basilic. Pas de thym, romarin ou sarriette, elles ont trop besoin de garrigues. J’imagine mes assiettes avec toutes ces petites feuilles ciselées dessus, odeurs, goût, je n’ai pas perdu mon temps.

 

Quand le soir tombe, avant de rentrer, j’écoute. Au-delà de mon jardin, il y a le chemin St Gabriel. Cela fait des années qu’il a changé ce chemin que j’ai connu au temps des charrettes. Dans ce présent, on l’appelle la Rocade bis, voitures, motos y transitent à longueur de journée et même de nuit… mais c’est du passé, ce soir, avant de rentrer, j’écoute, je suis revenue dans le passé d’avant ce passé là ; la paix de la nuit s’installe, il est temps de ranger les outils et de se reposer. 

 

Je ne veux plus revenir à mon chemin d’avant le 16 mars… Toutlemonde le dit : nous allons changer, ce ne sera plus comme avant… Alors vite ! Tous ensembles : Le futur ! Le futur !

 

Mais en attendant, il y a ce moment présent. Envie de savoir, de comprendre ce qui arrive vraiment. J’ouvre une radio ou la télé, que je n’ai pas mais il y a l’ordinateur et, comme j’ai le temps, j’écoute. J’écoute mon président qui n’a rien de spécial à me dire, ou mon premier ministre qui ne me dit pas grand-chose… ce matin, c’est mon ministre de l’économie qui parle, lui dit quelque chose de concret, des milliards sont dégagés car il y a urgence à sauver Air France de la faillite… Alors là ! je n’avais rien compris. Je croyais que l’urgence, c’était de relocaliser, d’en finir avec la mondialisation débridée… Petits paysans, petits artisans, petits commerçants, et vous, tous les petits de France ce sera comme avant : démerdez-vous.

 

Que de pouvoir entre ces mains qui m’obligent à rester confinée. Leurs décisions, leurs actes me mettent des pierres dans la poitrine, leurs visages tellement de circonstance sont un mensonge.

 

Et si nous les envoyions tous dans le passé ?

 

Des années que j’essaie de construire un autre futur, je m’agite, je me dépêche, simplement pour rester vivante. Je cherche quelque chose. Il faudra que ce soit vaste, immense, grandiose… 

 

J’habite seule dans la maison que mes parents ont quittée. Dans la cour commune, je croise les voisins. Nous nous connaissons bien, personne n’a de symptômes inquiétants, nous gardons nos distances et nous bavardons des problèmes du présent. En fait, on ne sait rien, on n’y peut rien, on attend d’être après.

 

Pour entendre d’autres points de vue, plus avisés peut-être, je vais sur youtube, chercher les vidéos du Professeur Raoult. Dans la colonne de droite, j’aperçois un chœur de moines bouddhistes. Je ne vois pas le rapport mais j’aime la musique chorale, je clique…

 

Et j’entends
Quelque chose vibre…
J’entends    J’entends
Je vibre avec.
Un souffle

 

Cela fait plusieurs jours que ce chant accompagne mes jours et puis un soir, la curiosité éveillée, je clique sur un autre petit rectangle, une voix masculine s’élève sur un fond sonore profond. J’écoute, je ferme les yeux, je laisse pénétrer, je lâche, je bouge lentement, très lentement, je suis souple, légère, je respire, je suis dans un monde de millions de milliards d’années lumineuses.


Ce chant s’appelle « Chant de la guérison ». Jamais, jamais, depuis les années que j’utilise des médias de toutes sortes, jamais aucun ne m’a offert rien de pareil. Pourquoi nous gavent-ils de paillettes, de zimboumboums et autres grimaces, au lieu de nous offrir cette dimension ? 

 

Mon nez me chatouille, j’ai besoin d’un mouchoir. 

 

Je retourne dans les tracasseries du quotidien. Le mental a besoin que le physique qui l’entoure soit en forme. Il faut manger. Partir faire des courses est devenu compliqué. Ne plus prendre de sac à main, ça fait une chose de moins qui traine, prendre un masque et des gants et au retour mettre le plus possible de choses en quarantaine pour quelques heures (il paraît). Le plus dur, c’est l’attestation. Régulièrement, c’est après avoir fermé la porte que j’y pense… J’en ai trois ou quatre usagées qui trainent dans la poche, dans le fond du panier ou la boîte à gants, mais je ne sais jamais où il y en a une de vierge. Ma sœur et voisine de cour les découpe dans le journal (une par jour) et m’en apporte, ça économise l’encre de l’imprimante. Une fois, je l’ai carrément oubliée et c’est en apercevant un masque sur un visage que je me suis souvenu en quelle époque je vivais. J’ai fait demi-tour en prenant le sens interdit. C’était bon.

 

Paperasse ô paperasse ! Quand arrêterons-nous de noyer la beauté de nos vies  dans leur gestion administrative ? 

 

Mais tout de même… Un outil de gestion me manque, le petit carnet où chaque mesure de temps est bien repérée et où je glisse les morceaux épars de ma vie. Après quelques jours de confinement, je me suis dit que je n’avais plus besoin de mon agenda pour compter le temps. Avant de le ranger, je n’ai pas résisté, j’ai jeté un œil sur les rendez-vous de fin mars et d’avril… tout ce que je ne ferai pas, tout ce qui n’a pas été... 

 

« Ça va aller… » Ça va aller ? Non, ça ne va pas ! Marre ! J’étouffe. Et ma grande inquiétude, c’est de ne pas avoir envie de m’y remettre.

 

Et puis parfois, il suffit de peu de chose pour donner un goût à la vie. Sortir un petit pot en plastique du frigo. Opercule doré et plastique transparent pour laisser voir une crème chocolat recouverte d’une crème blanche. Enlever l’opercule, prendre une petite cuillère et attention, agir avec délicatesse. Ne pas mélanger et prendre en même temps juste la bonne dose de chaque texture, de chaque couleur. Un présent qui ne dure jamais assez. Mais, tenir bon, un seul pot à la fois. 

 

Avant, pendant, après, d’aucuns s’en moquent éperdument… Ce matin, j’ouvre mes volets et quelque chose bouge dans le murier, j’arrête mes gestes. Un rayon de soleil matinal saisit deux petites oreilles, une tête ronde, une longue queue rousse. Pfitt ! J’ai suivi son chemin en regardant les feuilles bouger jusqu’au moment où il a dû aller faire ses courses dans les cyprès. Il n’avait pas de panier, pas de poche… 

 

Après… Après, j’inviterai Amina, Fatima, Path, Houria, Adda, Mounira, Rem, Yamina et toutes celles avec qui j’apprends le français à venir retrouver sa trace dans la ceinture verte.

 

Hélène R.

 

 

ÉCLATS D'INSTANTS

 

Lundi 16 mars 2020, tôt le matin, nous sommes à l'aéroport de Bordeaux, nous venons de passer une semaine avec notre fils et sa petite famille. Nous attendons l'ouverture de l'embarquement pour Marseille, nous rentrons chez nous à Avignon. Trois jours plus-tôt, le vendredi 13 mars tous les élèves ont cessé d'aller étudier, c'était la première mesure de confinement prise par le gouvernement contre le covid19 qui venait de se répandre en France. L'ambiance est inhabituellement silencieuse, voire lourde, pratiquement pas d'échanges entre les gens, l'affluence est réduite. Nous nous regardons tous avec étrangeté. Il y a du retard. Mon mari nous a fait mettre un peu à l'écart, peu y ont songé.  Quelques personnes portent des masques, d'autres, encore plus rares, surtout des jeunes, serrent un foulard contre leur bouche. Le personnel de l'aéroport n'en porte pas mais tous ont des gants. Deux hôtesses discutent des mesures qui devraient être annoncées le soir même. L'une d'elles affirme en riant que cette situation va provoquer des divorces dont le sien, son mari et elle, de par leurs métiers, sont rarement ensemble chez eux.  
Un écran titanesque m'a assailli dès les premiers jours et clouée sans ménagement sur mon fauteuil. De son doigt virtuel il m'a touchée au cœur, à la tête et aux éclats de rire. Il m'a relié aux autres, il m'en détache irrémédiablement. Il fouille mes recoins les plus sensibles.

 

Je suis une feuille de papier ravagée par  des jours d'oubli dans une boite fermée à clef. 

 

La chambre est vide, sur la couette rouge les peluches se serrent pour se réconforter de l'absence des miens. 

 

Je suis une pierre solitaire qui erre sur la terre qu'elle lacère sans souci pour ses viscères flétries.

 

Pour notre première sortie d'une heure, nous voilà partis, enroulés dans un document dûment motivé. Sur un mur, est tendu un drap où, étalés en  pochette surprise géante, des dessins d'enfants dansent joyeusement. Des mots  pour les soignants signent d'un trait encore hésitant, leur récit. J'ai été émue. Merci Rachida et Youssef.  

 

Je suis une rivière qui lisse  sans fin les aspérités de ses galets.

 

Un énorme coup de vent a fait voltiger par dessus les toits tous les repères de temps et d'espace et nous les as rendus, brouillés et racornis. Seul mon cou se souvient de la chaleur d'une écharpe et mon jardin de mes mains attentives. 
Je tente de saisir au vol  des instants déjà happés par le passé. Nous écoutions figés le président Macron. Des journalistes masqués nous chiffraient les morts qui s'accumulaient dans tous les pays. Nos appels répétés à nos amis, à notre famille ritualisaient nos angoisses. 

 

 Avais-je volé sans filet sur le fil d'un tranchoir aimanté ?

 

Des animateurs mal coiffés, sans le masque de l’apprêt, fêlaient le rêve  télévisé et loin de leurs décors de designers nous révélaient, à travers leurs intérieurs, plus que l'intimité de leur quotidien. Partout des gens se mobilisaient pour les autres. Partout des prophètes du ciel et de la terre hurlaient leurs vérités. 

 

Je suis un coup de pied longtemps retenu devant un nid de fourmis geignardes.

 

Notre humanité, chacun dans sa boite,  éparpillait  sur nos écrans ses diversités que le virus malmenait comme un seul corps. Ma cousine, comme tant d'autres, luttait contre la bête immonde, harnachée des pieds à la tête, ses yeux fatigués à moitié dissimulés par de grosses lunettes de plongée, fermement arrimée à ses collègues, si fière des vies sauvées.

 

Avais-je su que je saignais dès qu'on me touchait ?


 
Le chant des oiseaux frappait à ma conscience mais j'oubliais souvent de les écouter. 
D’autres fois  le jardin bouillonnant de printemps s'invitait dans mes artères et soudain il me remplissait de joie. 

 

Avais-je caché tous mes cris dans les plis d'une souris ? 

 

Des apéros virtuels tentent de remplacer les réels désormais interdits. Nous voilà entre amis ou parents, un incongru verre à la main devant la page blanche d'un écran. La connexion nous enferme dans sa boite à vignettes. Nous trinquons joyeusement, nos verres se perdent contre les vitres. Nos paroles s'enchevêtrent, elles ont un goût doux-amer de métal. La vie tente de franchir  la ligne  d'eau de nos yeux. Que l'amour peine à se lover dans les mots ! 


 
Je ne courrai plus, brisée et perdue, dans la   trame en pieds d'araignées d'un inconsolable labyrinthe.

 

Lors d'une de nos désormais répétitives promenades, quelqu'un s'était avancé dans notre direction, je m'étais ouverte d'un sourire et d'un bonjour, mais muet il avait changé de trottoir, j'avais  compris, mais que les gestes barrières sont inhumains ! Soudain, surgi du néant, un bolide avait tranché la chaussée vide. A quelques secondes près il aurait  emporté notre colocataire de rue. Nous étions restés figés, chacun sur notre trottoir. Nous avions alors vécu, en miroir, une succession rapide  d'émotions, surprise, peur, incrédulité, colère. Nous avions  conclu cet épisode de partage par un sourire.

 

Je ne porterai plus l'insoutenable poids des larmes minuscules.

 

Mes petites voisines d'en face, radieuses, viennent m'offrir des cookies qu'elles ont cuisinés. Je suis  émue et ravie et je vais leur cueillir quelques brins de muguet pour les remercier. Je leur fais respecter les écarts protecteurs. Nous exécutons d'étranges pas de danse de part et d'autre du portail. 

 

Cette fraîcheur, au creux de ma paupière, ira-t-elle à tire d'aile sur des chemins aussi doux qu'une trace de limace ?

 

Dédaignant le mois de mars la pluie d'avril a vêtue de nombreux fils sombres mes pensées déjà troubles de tant de silencieuse brutalité. Les grilles de la pluie se superposent à celles du confinement. 

 

Je suis une goutte d'espoir qui attend dans la clôture de sa coquille le tranchant du diamant. 

 

Je domine mon jardin dans l'étroite rondeur de mon balcon. La fatigue d'une matinée de jardinière alourdit discrètement mes muscles.  Nous dégustons le délicieux repas préparé par mon époux, le soleil, ami de passage, a semé ses rires un peu partout. 

 

Je guetterai dans le lointain les voiles déployées de mon souffle retrouvé.

 

Une à une les feuilles qui me relient au grand arbre de la vie frappent à ma porte d'ondes et de terres rares. Des  photos d'enfants, des illustrations pour un projet, de longues conversations, des échanges de photos, autant de douces retrouvailles alimentent mon cœur. La tendresse quotidienne d'une main frôlée fait sourire ma peau. Les mots pêchés d'une fenêtre à la grille d'un jardin, d'une épicerie à une boucherie façonnent la glaise qui soutient mon être social. 

 

Un jour la bête perdra sa couronne et nous rendra notre humanité.
Un jour elle ne sera plus dans nos pensées que du passé, alors ...
J'inventerai les couleurs de mes nouvelles humeurs. 
Je les taillerai dans  la douceur de mon cœur. 
Je chercherai leurs sœurs dans les fleurs. 
J'irai broder d'interminables caresses sur les peaux des miens. 
Je tresserai les odeurs les plus  exquises, je cueillerai dans le ventre de la terre les fruits 
les plus goûteux, je brasserai les mets qu'ils préfèrent et je dresserai de longues tables 
autour desquelles j'écouterai rire tous ceux que j'aime. 
J'ouvrirai la grande armoire des sons dont je ferai d'inépuisables guirlandes jonglant avec nos émotions. 
J'étalerai avec délices les vagues légères des désirs endormis et j'en ferai une mer voluptueuse. 
J'ouvrirai mes bras de géante où pourront venir se blottir tous ceux qui le désirent.
Je sèmerai à la volée, sur tous les yeux fermés, les graines de tout ce qui est beau.
Je foulerai au pied les philtres de la rancœur et poserai d'immenses entonnoirs sur tous les regards. 
Je tisserai les mots en forme d'ailes et j'apprendrai à voler aux enfants de la terre. 

 

Marie-Sol M. S.

 

 

Derrière la fenêtre bien close

 

je me lève, le ciel est gris derrière la fenêtre bien close, je suis seule
les arbres sont gris, les maisons, les rues sont grises et semblent vides, les rares passants sont gris
le gris s'insinue en moi, je porte le regard à nouveau vers le ciel, espérant découvrir une lueur de plaisir dans les mouvements de nuages, rien
rien ne bouge, je sens que si j'ouvrais je ne percevrais aucun son, aucune odeur
je me trouve sous un couvercle gris qui étouffe, me sépare de la vie, je suis écrasée, je frissonne, le gris devient glacé
je m'efforce  à grand-peine de m'extraire de cette camisole, veut-on me faire croire que je sombre dans la folie ?
que se passe-t-il autour de nous ?
je traîne, je m'ennuie, j'ai mal au ventre, tristesse
je grignote pour que le temps passe, sans faim mais pour combler le vide, c'est l'enchaînement après la camisole de force !
"bon, tu manges 5 biscuits, cela t'autorise une pause agréable, tu dégustes et on passe à autre chose"
j'engouffre, cela passe si vite, pas de goût ni de plaisir, déception
un autre essai avec une barre de chocolat, mon préféré
échec à nouveau, l'ai-je vraiment englouti sans rien ressentir ?
et l'engrenage dure...
résolution finale, je vide le placard et le frigo, demain je jeûnerai
heureusement les minces réserves sont très vite épuisées, me voilà libre, enfin je reprendrai le contrôle, je vais me battre contre moi, contre le gris, contre ceux qui nous étouffent, nous plongent dans la peur

 

me voilà plus tard chevauchant mon vélo, je pédale tranquillement, je regarde ceux qui courent, se promènent, sortent les enfants ou avancent à pas lents appuyés lourdement sur leur déambulateur, ceux qui filent livrer tout et n'importe quoi harnachés de leur gros cube sur le dos
j'observe, combien de masqués combien de pas masqués
j'observe les regards, les sourires, les yeux qui fuient la rencontre ou fusillent leur désapprobation, les indifférents, les compréhensifs, ceux qui condamnent sans appel
je me sens bien, légère, libre sans masque, sans peur
un chemin se présente sous mes roues, plaisir de me retrouver seule, j'ai mon attestation, je m'offre la provocation de mettre pied à terre spontanément près des motos de 2 gendarmes procédant au contrôle d'une voiture, j'imagine qu'ils l'ont suivie puis arrêtée
"bonjour madame, est-ce que je dois m'arrêter ?"
elle est petite, paraît plutôt frêle à côté de son gros engin, casquée, bottée
elle me voit, enlève son casque qui l'empêche de m'entendre, c'est un homme, léger malaise intérieur, ah c'est futé de faire ta maligne
bref, je répète "est-ce que je dois m'arrêter ?
- non pourquoi ? vous rentrez chez vous (le ton est très affirmatif)
- en fait je vais chez une vieille amie que j'aide pour ses courses (quel besoin de tenter le diable et la verbalisation, je suis à bien plus d'un kilomètre de mon domicile, ce sera facile à vérifier)
- très bien, bon après-midi
- merci, au revoir"
un peu frustrée, ils s'intéressent bien davantage à la pauvre conductrice voilée qui tente de se justifier
mais petite victoire, ils ne m'ont pas arrêtée, c'est moi qui ai contrôlé la situation, liberté où je veux quand je veux
puérile, pleine de suffisance, je me venge de la situation que l'on m'impose, ce confinement que je juge insupportable
je sais que d'autres pensent autrement, je respecte leurs croyances et leur sens de la responsabilité, je ne les partage pas

 

un autre jour, et me voilà en posture bien moins confortable
affrontée à un rendez-vous zoom, je patauge, je m'énerve, cela ne marche pas, je suis impuissante, nulle à pleurer, j'ai envie de balancer l'ordinateur par la fenêtre, je fais et refais les manœuvres indiquées, en vain
les autres maîtrisent si facilement ces techniques informatiques, elle est loin ma confiance en moi, déception, colère, renoncement...
moi qui attendais cet échange avec tant d'impatience, de plaisir, non seulement j'en suis privée mais je culpabilise de faire perdre son temps à ma correspondante programmée, la panoplie complète des sentiments négatifs m'envahit
elle est loin ma chevauchée triomphante cheveux au vent, sans étendard toutefois

 

ciel tout bleu, soleil revenu, la journée s'écoule harmonieusement
les activités s'enchaînent, télé-travail, mails, téléphone, lecture de polar - voyage virtuel dans le froid sombre d'une enquête norvégienne -, sortie pour achat de produits de première nécessité, en vélo et en liberté bien sûr, visite à une amie réfugiée, bonheur de l'équilibre retrouvé, échanges amicaux, vive le confinement qui laisse le temps de vivre à son rythme, temps suspendu, temps volé à la machine infernale qui exige la précipitation, le stress, la réaction immédiate
en début de soirée, sur le chemin du retour, je croise patrick-émile, personnage de la rue, haut en couleur, on se connaît depuis des années
on s'arrête, on se rejoint au milieu de la rue, on se salue des coudes et on discute longtemps dans la nuit calme
échanges sur  la situation générale et nos situations particulières, lui qui vit dans une cabane qu'il a construite au bord de la durance depuis des années, qui est toujours sale comme on imagine un vieux clochard d'antan (il bricole tout le temps et ses mains sont noires, même après passage au lavabo, quand il en rencontre un, il se trempe dans la rivière quand ça lui prend, hiver comme été, il  porte des vêtements tachés et crasseux), et qui philosophe et rigole et raconte toujours de nouvelles aventures, c'est la gazette de la rue, il voit tout, circulant jour et nuit avec vélo et remorque surchargée d'objets récupérés dans les poubelles, il interpelle tout être passant à portée de voix  "eh jeune, on échange ?" crie-t-il lorsqu'un livreur de pizza passe sur son scooter, lui montrant son vieux biclou
le jeune rigole, patrick aussi
il a mille anecdotes à raconter mais quand il commence "tu vois, je vais t'expliquer quelque chose", une longue intervention s'annonce sur un sujet de société, politique, économique, moral, religieux
il est très cultivé, il a été chef d'entreprise, il m'appelle maman bien qu'il soit plus jeune que moi, il adore annoncer avec beaucoup de solennité  "je te présente un ami formidable" alors qu'il sait pertinemment que je connais la personne en question
bref, nous sommes en tous points différents et le courant circule, depuis la première rencontre
renaud passant par là se joint à nous, il sort de prison, il ne reconnaît qu'un point à mettre au crédit de macron, celui-ci l'a libéré 2 mois avant la date prévue pour désengorger le centre de détention
nous sommes heureux tous 3 de nous retrouver, de parler librement, d'être d'accord, différents si semblables

 

avec une connaissance qui débarque de paris, on l'a prévenue que sa fille  a pété les plombs, les discussions prennent un tout autre visage
océane a craqué, elle est partie dans les rues en hurlant, à la recherche d'un bébé qui allait mourir de faim, ameutant tout le quartier sorti aux fenêtres, refusant de bouger assise par terre, criant que c'était la fin du monde, qu'il ne fallait pas laisser les pouvoirs nous conduire comme des moutons à l'abattoir, son compagnon a appelé le samu psychiatrique la mère a assisté impuissante et désespérée à l'intervention musclée des 5 hommes contenant  la jeune femme qui se débattait avec des forces décuplées par son délire, jusqu'à ce qu'ils la jettent dans leur véhicule, elle hurlait  "je ne veux pas mourir, maman, au secours, ils vont me tuer"
elle en a été marquée profondément, elle raconte et re-raconte qu'ils lui ont mis une perfusion avec des calmants très forts, océane a arraché l'aiguille puis été obligée d'avaler cette dose de poisons violents quand ils ont poussé le tuyau directement dans sa gorge, ils ont voulu lui montrer qu'ils étaient les plus forts
d'ailleurs les pouvoirs en place profitent de l'épidémie et du confinement pour se débarrasser en douce des vieux, des malades, des handicapés, des sdf, des asociaux...  en toute impunité, sous les yeux de ceux qui croient à cette version des faits et de ceux qui n'y croient pas
la fracture est profonde, on entend même parler de complotisme
peu importe, me voilà hébergeant cette mère bouleversée, dont l'angoisse pourrait être contagieuse
elle est artiste, graveur, peintre, danseuse, tisseuse, elle me raconte sa vie, chaotique
pendant ses nuits d'insomnie, elle a dessiné dans un carnet les scènes qu'elle a vécues, de l'arrivée du samu aux 5 malabars qui ont attrapé sa fille si violemment qu'elle a été couverte de bleus, elle se débattait, elle hurlait, ils l'ont jetée dans leur véhicule, l'ont perfusée avec des poisons, elle a tout arraché, ils ont déversé les produits directement dans sa bouche, elle appelait maman, au secours, ils veulent me tuer
j'essaie de ne pas me laisser envahir par  ses souvenirs, tout est consigné dans son carnet, c'est d'une violence extrême, beaucoup de noir très appuyé, du rouge, des traits épais, heurtés, puis barrés rageusement, des mots, des bouts de phrases en travers, l'enfermement, la mort, la souffrance
elle parle, elle parle, elle s'indigne, insulte, maudit
que puis-je faire avec toutes ces terreurs qui l'oppressent, l'empêchent de dormir ?
son carnet a-t-il un effet libérateur ou l'enferme-t-il dans une boucle se déroulant sans fin sur elle-même
j'envie son talent, ses dessins sont très forts, et je recule
je veux regarder et le malaise me submerge

 

je reçois un appel de simon
il avait envoyé un mail le samedi à plusieurs instances d'accueil des personnes démunies
il y parlait d'une famille tchétchène rencontrée en maraude (père, mère et 2 enfants de 5 ans et 18 mois), demandeurs d'asile, à la rue, arrivés récemment en avignon
il appelait à l'aide après s'être fait renvoyer par  le n° d'accueil urgence sociale, 30 minutes d'explications compliquées et détaillées n'ayant pas suffi à être admissibles dans un hébergement indispensable
bien sûr, personne n'allait répondre à son mail, qui regarde son courrier électronique pendant le week-end ?
je lui avais fait un mot, lui disant ma compréhension, déplorant autant que lui le système dont les dysfonctionnements n'émeuvent plus grand monde
et voilà qu'il est là au bout du fil, si ému et reconnaissant que son message ait été lu et entendu, nos échanges m'ont ramenée vers plus d'humanité, nous partageons les mêmes indignations, nous parlons vrai
c'est cela vivre

 

le confinement
ces alternances d'étouffement gris, de défaite, d'impuissance, de solitude face au bonheur de la rencontre, la légèreté, la liberté, la confiance
ce texte n'est pas un album de photos, plutôt une suite de scènes, un scénario ?
imaginer le prochain album, quels rêves ? quels projets, quelles envies, quels désirs ?


 
" j'habite la demeure du possible
elle a plus de portes et de fenêtres que la demeure de la raison "

 

nous n'acceptons plus d'être menés comme des moutons décérébrés
nous n'acceptons plus de porter des masques, démasquons-les
laissons-les patauger dans leurs ignorances, leurs incompétences, leurs incohérences, leurs mensonges et leurs peurs
vivons, sans provocation et sans angoisse, librement, sainement, ignorons-les
prenons soin de nous, de nos corps, de nos esprits et de nos âmes, soyons nous-mêmes, pleinement

 

résistons

 

Roselyne K.

 

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