Mystères et énigmes ...

Autour du lac

 

Le coureur aborda lentement la première boucle.

Aujourd'hui, je suis à Cluses

et je suis parti pour une sortie endurance.

Autour du lac de Thiez, pas de voiture,

seulement des piétons des coureurs.

Sur l'eau des canards, des cygnes.

Calme et verdoyant.

Je pars lentement après quelques assouplissements.

Le chemin est agréable a la foulée, souple.

Une invitation à la course.

Je longe les bords du lac.

Une jolie dame est assise sur un banc.

Des jeans, des baskets, un t-shirt rose. Belle.

Elle a un livre à la main. Que lit-elle ?

Peu--être « le baiser le plus court » de Mathias Malzieu ?

J'aimerais savoir mais je continue à courir.

Je suis bien, je transpire.

Une petite côte. Je force un peu.

Je passe devant un pécheur.

Devant moi un homme promène son chien,

un bouquet à la main.

Un groupe de coureurs.

Cela n'a pas l'air d’être de la rigolade.

Ils doivent fractionner.

Moi, je continue à mon rythme.

J'aperçois le banc où la très jolie dame était assise.

Je ralentis. J'essaie de voir la pochette.

Je rêve.

C'est le livre.

Que j'aimerais lui parler !

Je n'ai pas encore fini mon entraînement, je continue.

Au prochain tour peut-être.

Le chemin monte, descend, virevolte dans tous les sens, une danse.

Des oiseaux m'accompagnent.

Maintenant, je suis vraiment bien, je souffre un peu mais c'est agréable.

J'ai l'impression que cela monte. Mes mollets tirent, mon cœur s'affole un peu.

De nouveau le banc.

Elle n'est plus seule.

Le gars avec le chien et le bouquet est à côté d'elle.

Je ne ralentis même pas, au contraire j’accélère.

Il me reste un tour.

Décontracte les bras, souffle.

Les oiseaux ne chantent plus.

Je me cogne le front à une branche.

Allez reviens sur terre. Au banc je m’arrête.

Stop pour aujourd'hui.

Il est là. Je le devine. C'est l’arrivée.

Elle est toujours là, en train de lire, mais seule.

Le bouquet à côté d'elle.

Lève la tête.

Ce n'est pas elle; j'ai rêvé.

Rien dans le regard.

En fait, elle lit un magazine de mode.

Je marche encore dans mon rêve.

L’écho de la course s’évanouit encore dans mon corps.

 

Christian P.

 

Photo montage

 

La totalité des photos avait disparu.

Cette évidence que je n’acceptais pas tournait dans ma tête, comme une litanie obsessionnelle.

La totalité des photos avait disparu !

Assis, les coudes appuyés sur la table, la tête dans les mains,

j'avais gardé les yeux fermés depuis un temps que je n’arrivais pas à déterminer

et cette pensée lancinante anesthésiait totalement ma réflexion.

Puis, je réalisai que j’entendais depuis un long moment déjà

un bruit sourd, régulier et soporifique qui ne m’aidait pas à réfléchir raisonnablement.

Il pleuvait depuis des heures et le bruit régulier de la pluie sur le velux du toit

était à l’unisson de mes pensées.

Je finis par prendre conscience du temps écoulé

depuis que j’avais pénétré dans mon atelier et de la suite des événements.

Lorsque j’avais découvert, au détour de la cage d’escalier,

que la porte était entrebâillée et que le chambranle était endommagé,

ma poitrine s’était serrée et j’avais été envahi d’une sueur froide. 

Dans ces cas-là, les pensées se bousculent :

j’avais bien fermé la porte à double tour hier soir en partant,

je n’avais croisé personne dans l’escalier ni dans l’entrée, ni même dans la rue en arrivant.

J’avais tendu l’oreille à l’affut du moindre bruit puis,

brutalement, la minuterie s’était éteinte me plongeant dans le noir total,

ce qui m’avait fait réaliser que l’atelier était lui aussi dans l’obscurité.

Si « il » ou « elle » était encore là ?

Après une ultime hésitation, j’avais poussé la porte lentement avec le pied

et son grincement habituel m’avait presque paru rassurant.

J’avais appuyé sur l’interrupteur, juste à main gauche à côté de la porte et,

dans la lumière, l’évidence m’était brutalement apparue :

le mur face à moi était vide, la totalité des photos avait disparu !

Toutes celles que j’avais alignées la veille, comme un film au ralenti.

Je m’étais effondré à ma table de travail, assommé et maintenant, j’allais sortir de ce mauvais rêve.

Mais la réalité était bien là : le mur était vide.

Qui, pourquoi ? Hasard ou acte délibéré ?

Mon objectif avait-il saisi une présence, un objet que mon œil pourtant exercé n’aurait pas vu ?

Je refis en mémoire le tour des lieux que j’avais visités

pour ce reportage photographique commandé par un magazine

et qui m’avait paru intéressant mais sans autre enjeu que touristique.

On m’avait envoyé là précisément parce que je ne connaissais pas la région

et que je devais avoir « l’œil neuf du touriste ».

Je fis le tour de l’atelier ; rien d’autre n’avait été touché ou déplacé,

les seuls indices de cette agression

étaient la trace des adhésifs et quelques fragments de papier arraché.

Par chance, la carte mémoire de l’appareil photo était à l’agence pour archivage sur le serveur central.

J’y trouverais peut-être la réponse…

 

Hélène A.

 

A Paris

 

A Paris; où elle venait de s’installer, elle s’était fait une routine de terrasses de café.

Dans son quartier d’abord, ou elle s’obligeait à venir à heure fixe,

le matin, un peu pour faire comme tout le monde : elle ne connaissait personne

Elle se donnait une contenance

Elle posait même sur la table un paquet de cigarettes et un briquet,

pour qu’on lui demande du feu : elle ne fumait pas.

 Elle était là.

Les habitués s’interpellent, font de bons mots.. idiots : elle ne comprend pas tout.

Elle sourit toujours, ou bien hoche la tête d’un air plus qu’entendu, alors qu’elle n’entend rien.

Elle voudrait juste que quelqu’un lui parle.

Et ce matin de mai, c’est enfin  le miracle. Une très jeune fille demande à partager sa table.

Elle dit oui sans trop d’empressement, avec cet air un peu absent qu’elle a vu chez les autres,

pour ne pas la faire fuir. Elle la regarde rouler une cigarette

et boire à petite gorgée un minuscule café qui ne va pas durer.

Elle laisse son regard vide, au dessus de sa tête : peur de croiser le sien.
Un sentiment d’urgence, il faut là maintenant  qu’elle dise,

ne doit pas avoir peur, a l’avantage de l’âge, surement trois fois le sien.

Elle dit,  enfin elle dit, la voilà qui s’anime et ses yeux s’illuminent.

La jeune fille dit aussi qu’elle habite le quartier avec un amoureux,

que ça ne va plus très bien entre eux qu’il veut la déloger.

Mais elle,  elle veut rester,  dort sur le canapé, ne quittera pas la place.

Elle veut souffrir encore, elle veut tout partager.
Là, juste à ce moment là, elle  sent un léger malaise,

tout cela est très intime et va trop vite aussi

La jeune fille parle à présent  de son avant, de la Californie,

de ses études de droit, elle est intarissable.

Elle est vive,  elle est drôle quand elle s’enflamme un peu.

Mais ses yeux tristes et fuyants, sa pâleur du moment, son débit trop soutenu démentent ses paroles
Oui, elle a des parents,  ils habitent Paris, ce sont de grands bourgeois, elle  veut leur échapper

Elle fait des petits boulots comme ici, dans ce bar.
Elle lui montre l’ardoise du menu du midi.

Cette écriture fine appliquée régulière qui pose les plats du jour et leur accompagnement,  c’est elle.

Elle vient d’être embauchée, elle viendra tous les jours refaire cet exercice.
Elle se tait brusquement, l’enferme de ses yeux, attend je ne sais quoi

C’est à son tour de dire, un peu au hasard juste parce que c’est son tour,

elle dit qu’elle cherche des cours d’anglais.

La réponse la comble, la jeune fille dit qu’il lui faut venir chaque matin,

qu’elles parleront anglais toutes les deux, conversation en immersion,

et qu’ensuite elles verront ce qu’il convient de faire

Son avenir s’illumine.

Voilà ce qu’elle souhaitait : parler un peu chaque jour dans ce quartier apprivoisé,

devenir une des leurs. 

Elle a maintenant  un repère par jour. Un numéro de téléphone aussi…

Les jours qui suivirent furent une longue attente

Ni le lendemain, ni les semaines qui suivirent, la jeune fille  ne revint.

Le téléphone  portable  était sur répondeur

Elle était là bien sur, chaque matin, devant son petit crème, à la table du premier jour,

fermée à toutes autres rencontres seulement concentrée sur elle, tendue dans son attente

Elle était même inquiète, imaginait le pire.  

L’amoureux énervé l’avait il malmenée ?

 Elle alla même jusqu’à l’immeuble qu’elle  lui  avait désigné pour voir.

Elle ne sait pas vraiment ce qu’elle espérait voir

Un peu honteuse elle finit par  interroger le patron du bistrot ;

il ne voit pas de qui elle parle, elle insiste, il doit savoir, elle travaillait pour lui….

Ah oui, cette fille qui a écrit l’ardoise un jour ? Elle n’est pas du quartier, personne ne la connait.

Elle est venue un lundi et voulait déjeuner : elle cherchait un moyen de payer l’addition.
Il a cédé à son insistance, à son regard aussi,  ne l’a jamais revue, mais  il en a vu d’autres

Et elle, elle reste là, sa tromperie l’obsède.
Elle avait tant d’innocence, de désespoir aussi, d’attente de la vie, quelqu’un lui  a-t-il pris ?

Elle change de quartier pour ses routines de bar.

A quelques rues de là, un jour elle  la revoit.

C’est un groupe d’étudiants insouciants et rieurs et elle,

elle est au centre, au cœur de la mêlée, séduisante volubile, gaie à couper le souffle,  

vie chevillée au corps

Et elle parle en anglais et la colère me vient.

 

Jocelyne P.

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